Une saison italienne (pour l’opéra) avec Roberto Alagna en prime et en parrain, un orchestre symphonique en pleine (multi) forme et quelques coups de chœur, la demi-saison 2023 de l’Opéra de Tours s’annonce bien. Première approche avec le lyrique.
Avec seulement deux opéras au programme, un regard rapide sur la (demi) saison 2023 de l’Opéra de Tours pourrait l’estimer trop « légère ». Grossière erreur, car si le lyrique se limite à deux œuvres (en six mois, ce qui est déjà bien), l’ensemble de la programmation est d’une densité appréciable, avec une approche multidisciplinaire qui devrait satisfaire pas mal de monde. Sans oublier, évidemment, le parrainage et le concert d’une star, le sieur Roberto Alagna en personne. En attendant, Laurent Campellone, le directeur, l’a promis, une saison 2023/2024 « normale », premier regard sur la version lyrique de la chose …
Donizetti commediante ! Tragediante !
On se répète mais depuis que Laurent Campellone a pris la barre du navire, il reste obstinément fidèle à son cap : suivre des routes peu fréquentées. On l’a encore constaté récemment avec un Bel Inconnu de fin d’année sorti de – presque – nulle part ou, il y a quelque temps, une Caravane du Caire qui avait fait aboyer peu de chiens auparavant. En affichant un Donizetti que même les meilleures encyclopédies du genre oublient parfois, il continue à surprendre.
Deux hommes et une femme, Rita pour les intimes (le titre utilisé lors de la première est Rita ou le mari battu), qui sera donné en mars 2023, est une fantaisie qui n’a eu que peu d’occasions récentes de se faire entendre, sinon à Montréal et à Berlin.
Quelques minutes de Donizetti à Berlin
D’ailleurs, Donizetti lui-même n’a pas pu la voir. Après le succès de Lucia de Lammermoor, œuvre tragique très logiquement proposé à Tours en début de saison 2023, il s’était lancé dans l’écriture de Maria Padilla que la censure italienne refusait. C’est le librettiste de Lucia qui lui suggérera de mettre en musique cet « opéra de chambre » comique pour s’occuper, en attendant la décision des fonctionnaires grincheux, ce qui fut fait. Pas de chance, Gaetano Donizetti mourra en 1848, et Rita ne sera monté que douze ans plus tard, en 1860. Succès mitigé sur le coup, puis triomphe… après un siècle. Rita sera l’opéra le plus joué de Donizetti !
Un opéra-comique pur jus, donc, avec dialogues parlés, et un seul acte qui, normalement, ne dure qu’une heure mais gagnera cinquante minutes de plus à Tours. Le livret d’origine est en français, ce que l’on sait depuis la découverte du manuscrit original. Un manuscrit dans lequel on apprend que le rôle de Pépé peut être chanté par un ténor (ce qui sera le cas) ou un baryton.
La production tourangelle a été partagée avec l’Opéra de Québec, ce qui n’inclut pas l’accent. Un échange de bons procédés puisque Laurent Campellone est allé dans la belle province diriger un Elixir d’amour donizettien à l’automne dernier.

Un petit opéra, peut-être, mais qui mérite de tendre l’oreille : « Une écriture où Donizetti rejoint la pétulance d’esprit de La Fille du régiment, anticipe les valses de Don Pasquale, trouve des changements d’atmosphère qui semblent la rencontre de Rossini et Offenbach, et un jeu sur la vocalité et le mot toujours follement amusant » (Asopera)
Le thème, presque lelouchien, est chanté par trois artistes. Ce seront Patrizia Ciofi, soprano italienne, (Rita), Léo Vermot-Desroches, ténor, (Pépé) et Dietrich Henschel, baryton, (Gasparo). La direction d’orchestre sera confiée à Vincenzo Milletari et les Tourangeaux retrouveront avec plaisir les costumes de Christian Lacroix
Quant à l’histoire, elle relève quasiment de la commedia dell’arte. Rita, après avoir cru son (mauvais) époux mort s’est remariée à Gasparo. Le disparu revient à la surface mais ne veut pas reprendre sa place, ce qui arrangerait pourtant son successeur, qui ne demande qu’à quitter l’aubergiste bigame, au caractère un peu trop trempé pour lui. Militantes de MeToo s’abstenir…
Au commencement était Lucia
Retrouvant l’ordre chronologique de l’écriture, c’est Lucia de Lammermoor qui ouvrira la saison lyrique un peu avant Rita. Un autre aspect du travail de Gaetano Donizetti, à l’opposé du précédent. Cette fois, on ne rigole pas. Cette version écossaise de Roméo et Juliette, inspirée de Walter Scott, retrouve la logique de beaucoup d’opéra : ça finit mal.
Il va donc y avoir du sang sur les planches au mois de février. Les rivalités entre deux familles (l’une catholique, l’autre protestante) étant contrariées par les amours de Lucia qui craque pour le fiston du clan d’en face, Edgardo. On imagine la suite, et la fin, mais pour ceux qui ne connaîtraient pas, on ne va pas spoiler : il y aura trois morts, et pas mal d’hémoglobine. Même en kilt, on ne fait pas dans la dentelle.

Immense succès pour Donizetti, Lucia de Lammermoor a été créé en 1835 à Naples, où il demeurait. Les Tourangeaux en ont connu une version en 2016. Cette fois, c’est Florian Sempey (Henri Ashton), qui a déjà croisé Donizetti à Tours dans Don Pasquale, Jodie Devos (Lucie), déjà entendue dans Lakmé, La Vie parisienne et en récital, et Matteo Roma (Edgard Ravenswood) qui seront en tête d’affiche. Joanna Slusarczyk sera au pupitre, une jeune polonaise multi-récompensée qui vient de diriger West Side Story dans son pays d’origine et filera ensuite vers Bordeaux pour rencontrer Rossini et sa Cenerentola.
Virage vers d’autres voix
Les amateurs de cordes vocales auront aussi l’occasion de changer de voix et de se diriger vers l’époque baroque, puisque l’ensemble Consonnance, spécialiste du genre, en suivra le chemin le 12 mars. Avec quelques artistes lyriques en complément, l’ensemble visitera ses compagnons habituels, Monteverdi, Purcell, Bach, Rameau ou Haendel.
Le 13 avril, c’est Le Chœur de l’Opéra de Tours qui donnera de la voix. Treize voix, exactement et un passé glorieux. Pour fêter ses quarante ans, l’ensemble s’offrira un sacré flash-back. Il ressortira des cartons des partitions un peu jaunies mais tout aussi glorieuses : « Vous souvenez-vous du chœur Patria oppressa ! dans Macbeth de Verdi avec la mise en scène de Gilles Bouillon en 2012 ? Ou bien encore de Placido e il mar dans Idoménée de Mozart avec la mise en scène de Alain Garichot en 2013 ? Plus récemment de la Méditation de Thaïs avec la mise en scène de Jean-Louis Grinda en 2022 ? » demande le programme. Tout le monde ne pourra pas répondre « oui », au moins pour les deux premiers, mais toutes les générations apprécieront que cette jolie troupe prenne la lumière, c’est sûr.
Pour faire bon poids, on vous ajoute une Petite Messe solennelle de M. Rossini. De la bien belle musique, pas forcément très religieuse, à vrai dire (et comme le disait le compositeur). Résultat, on ne sait pas si on doit placer la soirée du 23 mai dans la rubrique lyrique ou concert. À vous de voir.

Et puis, cerise sur le tiramisu, Roberto Alagna, avec Laurent Campellone à la baguette. Alagna, bombardé parrain de la saison : « La maison ne cesse de réaffirmer son attachement à la musique française et aux artistes italiens. Je me suis reconnu dans cette volonté de chercher des liens là où l’on a longtemps vu une concurrence. Les répertoires français et italiens se répondent et s’éclairent » dit-il, ce qui ne surprendra pas puisque le Français de Clichy-sous-Bois est aussi Sicilien d’origine.
On sait tout de sa carrière, sauf peut-être qu’il a commencé en chantant dans les cabarets et qu’il a enregistré un disque en 1985, Embrasse-moi chez Eddie Barclay, comme tous les yé-yés de l’époque. Heureusement, Roberto aime les pizzas, et c’est le chef d’un restaurant italien qui découvre sa voix et va le soutenir pour sa formation. Difficile de trouver mentor plus original.
Le reste, on connaît. Concours Pavarotti à 25 ans, les plus grandes scènes du monde qui l’adoptent, les rôles qui s’accumulent (on parle d’une soixantaine), des classiques et du contemporain, des compositeurs qui écrivent pour lui… Le beau gosse séduit, sa sympathie conquiert.
En récital, il continue à faire dans l’éclectisme. On l’a même entendu chanter Luis Mariano. À l’heure où nous écrivons, il s’apprête à jouer le rôle d’Al Capone aux Foles-Bergères dans une comédie musicale ! Alors, dire ce que Roberto Alagna chantera à Tours le 13 juin, c’est mission impossible. Une seule certitude : il y aura du monde. C’est pour cela que le récital aura lieu au Centre de congrès Vinci de Tours et pas à l’Opéra, trop petit. Ne vous trompez pas d’adresse.
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