Carmina Burana à Tours
Le fantôme de l’opéra

Dernière mise à jour le 14 décembre 2021

L’Opéra national de Russie n’a jamais existé mais il apparaît régulièrement en haut des affiches françaises. Cette fois c’est avec un Carmina Burana dansé aussi ambitieux qu’intriguant qu’il est annoncé. Heureusement, il est associé à une vraie troupe, venue de l’Opéra de Chelyabinsk, en Sibérie. Ce sera au Palais des congrès de Tours le 11 janvier 2022.

Carmina Burana à Tours (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)
Carmina Burana, de la Sibérie à la Touraine. (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)

Ce n’est pas la première fois que nous en parlons – et nous ne  sommes pas les seuls – mais il faut répéter que bien des troupes « russes » annoncées à cors et à cris par certains tourneurs français n’existent… que sur les affiches. Que ce soit un Ballet impérial ou un Opéra national de Russie, on en passe et des plus folkloriques, ce ne sont que des compagnies fantômes, des assemblages d’artistes souvent nés loin de la terre poutinienne : « On rassemble des danseurs d’un peu partout, on baptise ça, par exemple, Ballet Bolchoï de Russie. Mais le nom bolchoï n’est pas déposé, il veut juste dire grand en russe ! » (Les Échos)

II en résulte des productions inégales, parfois source de surprises agréables (c’est rare), plus généralement de déceptions à la hauteur du battage fait autour du spectacle. Habituellement accolés à des œuvres susceptibles d’attirer un grand public pas toujours très au fait de la danse (Casse-noisette, Le Lac des cygnes ou, dans notre cas Carmina Burana), on remplit toujours les salles.

On remplit aussi parfois les salles d’audience. Car les artistes sont souvent maltraités : « Les troupes moins en vue [que le Bolchoï – le vrai, celui de Moscou – ou le Marinsky de Saint-Pétersbourg] n’ont pas de règles syndicales, imposent un rythme de tournée très lourd et proposent généralement des salaires dérisoires, ce qui permet de rendre l’opération viable financièrement » (Paris-Match).

Mauvais payeur

Anna Karéinine à Tours
Anna Karénine lors de sa présentation à Tours en 2018. La bonne surprise… (Photo Eifman Ballet)

Tours a vu passer nombre de ces troupes dans des spectacles généralement produits par France-Concert (devenu Aramé Productions), ce qui est encore le cas du Carmina Burana programmé pour le 11 janvier 2022 au Vinci. Un spectacle qui tourne depuis 2018 (et qui a été annulé pour cause de Covid début 2021) avec une réputation pas toujours des meilleures puisque les danseurs ont assigné le tourneur devant les tribunaux, soutenus par le Syndicat professionnel des artistes interprètes : « On répétait au palais des Congrès de Paris et nous étions logés en banlieue, à une heure et demi de route. On nous trimbalait dans des minibus où nous n’avions pas tous de places assises. Arrivés à 9 heures du matin, nous n’avions pas le temps de nous chauffer et nous dansions jusqu’à 9 heures du soir, sans planning, avec un seul repas par jour et un seul jour de repos en plus d’un mois » témoigne une danseuse sur France-Culture.

« Esclavage »

Ce n’est pas nouveau : « Quelques années auparavant, France-Concert, avait été condamnée à verser 250 000 euros de salaires impayés à des artistes biélorusses d’une production du Lac des cygnes. France-Concert avait alors déposé le bilan sans s’acquitter de la facture, ni des charges demandées par le tribunal. » (France-Culture) Le bilan déposé, France-Concert renaît sous le nom d’Aramé productions… et reprend son activité, dans les mêmes conditions, ou presque.

Une chorégraphe qualifie ces tournées « d’esclavage », ce qui est confirmé par le refus de l’opéra de Minsk de continuer à collaborer avec Aramé production « parce que les conditions chez vous, c’est vraiment le XIXe siècle » comme le raconte le porte-parole du syndicat, toujours dans l’enquête de France-Culture.

Il faut simplement espérer que ces pratiques ont évolué, ce qui n’est pas certain. D’autant plus que les contrats imposent aux danseurs de parler russe (même s’ils viennent des satellites de la Russie), ne connaissent pas le droit du travail français et sont incapables de lire les textes !

L’exception qui confirme…

Foin des procès d’intention, force est de reconnaître qu’il est arrivé que France-Concert invite de véritables et bonnes troupes réellement russe ! Ce fut le cas avec le superbe Anna Karénine de Boris Eifman en 2018. Ce Carmina Burana recélera-t-il une autre bonne surprise ? Peut-être, puisque l’affiche annonce la troupe de l’Opéra de Chelyabinsk – M.I. Glinka, un établissement qui existe vraiment et dont la réputation est plutôt bonne.

Carmina Burana à Tours (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)
Le Prince Igor, un des premiers spectacle de l’opéra de Chelyabinsk (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)

Le théâtre, construit en 1937 sur l’emplacement d’une ancienne cathédrale, ratiboisée par le régime, n’a connu son premier spectacle qu’en 1941. La guerre en avait fait le refuge d’une usine moscovite de matériaux, bizarrement nommée « Calibre »…

Il faudra tout reconstruire, les occupants s’étant conduits plus en cosaques abreuvés qu’en artistes. Depuis, l’Opéra de Chelyabinsk – M.I. Glinka propose une belle programmation, souvent ambitieuse (Le Prince Igor d’Alexandre Borodine, Jeanne d’Arc et Eugène Onéguine de Tchaïkovski, Don Pasquale de Donizetti, Rigoletto de Verdi, La Bohème de Puccini…) et des ballets.

Carmina Burana à Tours (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)
Carmina Burana, annoncé au Bolshoï de Moscou. (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)

Preuve de sa qualité, l’Opéra de Chelyabinsk a conclu un accord avec le Bolchoï de Moscou, de qui lui a valu, en 2019, de se produire dans la capitale russe, notamment avec…Carmina Burana. C’est un autre accord, cette fois avec France-Concert, qui a conduit la compagnie en Europe de l’Ouest, avec notamment une production originale, Ida. Amour et passion d’Ida Rubinstein sur la musique de compositeurs français et espagnols.

Cette fois, c’est la production locale, montée avec France-Concert, de Carmina Burana qui sera en voyage. Créée à Dijon en 2017, on ignore si elle sera au complet (la version russe comporte beaucoup de monde) mais on sait qu’elle a déjà été applaudie dans plus de cinquante villes et a fini en Russie lors d’un festival, après être passée par les vicissitudes dont nous parlons plus haut.

Il y a Enfer et enfer

Pour les créateurs, «  La chorégraphe Nadezhda Kalinina a basé le livret sur la Divine Comédie de Dante. » Voilà qui peut surprendre. L’original de Car Orff est née sur une série de poèmes du Moyen-Âge découverts en 1803 dans un couvent du Tyrol. Des textes plutôt toniques et optimistes, ce qui n’est pas toujours le cas de la Divine Comédie, on l’on passe pas mal de temps en Enfer plutôt qu’à trinquer, sinon au sens figuré du terme.

Des deux-cents textes du départ, Carl Orff retiendra vingt-quatre poèmes. Il les mettra en musique sans tenir compte des rares indications trouvées dans les manuscrits mais en tendant l’oreille du côté de William Byrd et Monteverdi.

Carmina Burana à Tours (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)
Un choix de mise en scène en rouge et bleu. (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)

Trois grand thèmes dominent : le printemps, la taverne et l’amour. Des domaines que Dante connaît bien mais qui ne lui réussiront pas, jusqu’à la fin rédemptrice de sa balade entre purgatoire et enfer.

Reste à raccorder les deux textes pour en faire un opéra-ballet. Pour ceux qui voudraient essayer de comprendre, voici l’ultime explication de la chorégraphe : « Il y a deux mondes opposés dans la pièce : la cité des péchés et un lieu paradisiaque sur terre. Cela signifie des chorégraphies complétement différentes : si, dans le paradis terrestre il y a un parti-pris pour la danse classique, les belles lignes, alors, dans la ville des péchés, il y a des mouvements « angulaires », prétentieux, agressifs, très complexes dans leur coordination » explique Nadezhda Kalinina. Cela dit, en 2020, Claude Brumachon a eu la même approche de Carmina Burana pour l’opéra de Genève. Alors…

Carmina Burana à Tours (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)
L’ambition du Carmina Burana original se retrouvera-t-elle à Tours ? (Photo DR Opéra de Chelyabinsk)

Quelle que soit la complexité de l’adaptation, il semble que le résultat soit beau et impressionnant. Tant mieux. Il faut simplement espérer que, dans le cas de la troupe, l’enfer ne soit pas en coulisses, comme lors de la première tournée.

Croisons les doigts et croyons au miracle, dans l’intérêt même des artistes dont l’un s’est blessé dans l’indifférence générale, lors de la tournée de 2018. Il faut y croire, comme le dit le célébrissime O fortuna qui ouvre et clôt Carmina Burana :

Ô fortune,
comme la lune
changeante en ses phases,
toujours tu croîs
et tu décroîs. […]
tu es une roue qui tourne,
une base instable,
un salut trompeur,
qui peut se briser à tout instant.

Pour profiter du spectacle sans arrière-pensée, souhaitons que la roue s’arrête au bon endroit.

Au Palais des congrès Vinci de Tours, le 11 janvier 2022 à 20 heures.

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