La rencontre de Dante et de Carl Off. (Photo DR)
L’Opéra national de Russie n’a jamais existé mais il apparaît régulièrement en haut des affiches françaises. Cette fois c’est avec un Carmina Burana dansé aussi ambitieux qu’intriguant qu’il était annoncé. La guerre en Ukraine change la donne : une troupe Moldave prend le relais le 29 janvier 2023.

La présentation tourangelle de Carmina Burana en version ballet aura connu bien des vicissitudes. Programmée en pleine période Covid, elle a dû être repoussée plusieurs fois. C’est aujourd’hui la guerre en Ukraine qui change le programme.
Puisque les compagnies russes sont interdites de séjour en Europe (on annonçait auparavant L’Opéra national de Russie, une compagnie qui n’a jamais existé mais qui apparaît régulièrement en haut des affiches françaises, comme nous l’expliquons dans notre encadré), c’est un opéra moldave réputé qui occupe l’affiche. On ne s’en plaindra pas, les pseudo-compagnies russes n’étant pas toujours à la hauteur des annonces dithyrambiques de la production française, France-Concert…
Ce n’est pas la première fois que nous en parlons – et nous ne sommes pas les seuls – mais il faut répéter que bien des troupes « russes » annoncées à cors et à cris par certains tourneurs français n’existent… que sur les affiches. Que ce soit un Ballet impérial ou un Opéra national de Russie, on en passe et des plus folkloriques, ce ne sont que des compagnies fantômes, des assemblages d’artistes souvent nés loin de la terre poutinienne : « On rassemble des danseurs d’un peu partout, on baptise ça, par exemple, Ballet Bolchoï de Russie. Mais le nom bolchoï n’est pas déposé, il veut juste dire « grand » en russe ! » (Les Échos)
II en résulte des productions inégales, parfois source de surprises agréables (c’est rare), plus généralement de déceptions à la hauteur du battage fait autour du spectacle. Habituellement accolés à des œuvres susceptibles d’attirer un grand public pas toujours très au fait de la danse (Casse-noisette, Le Lac des cygnes ou, dans notre cas, Carmina Burana), on remplit toujours les salles.
On remplit aussi parfois les salles d’audience. Car les artistes sont souvent maltraités : « Les troupes moins en vue [que le Bolchoï – le vrai, celui de Moscou – ou le Marinsky de Saint-Pétersbourg] n’ont pas de règles syndicales, imposent un rythme de tournée très lourd et proposent généralement des salaires dérisoires, ce qui permet de rendre l’opération viable financièrement» (Paris-Match).
Tours a vu passer nombre de ces troupes dans des spectacles généralement produits par France-Concert (devenu Aramé Productions), ce qui était encore le cas du Carmina Burana programmé pour le 11 janvier 2022 au Vinci. Un spectacle qui tourne depuis 2018 avec une réputation pas toujours des meilleures puisque les danseurs ont assigné le tourneur devant les tribunaux, soutenus par le Syndicat professionnel des artistes interprètes : « On répétait au palais des Congrès de Paris et nous étions logés en banlieue, à une heure et demi de route. On nous trimbalait dans des minibus où nous n’avions pas tous de places assises. Arrivés à 9 heures du matin, nous n’avions pas le temps de nous chauffer et nous dansions jusqu’à 9 heures du soir, sans planning, avec un seul repas par jour et un seul jour de repos en plus d’un mois » témoigne une danseuse sur France-Culture.
« Esclavage »
Ce n’est pas nouveau : « Quelques années auparavant, France-Concert, avait été condamné à verser 250 000 euros de salaires impayés à des artistes biélorusses d’une production du Lac des cygnes. France-Concert avait alors déposé le bilan sans s’acquitter de la facture, ni des charges demandées par le tribunal. » (France-Culture) Le bilan déposé, France-Concert renaît sous le nom d’Aramé productions… et reprend son activité, dans les mêmes conditions, ou presque.
Une chorégraphe qualifie ces tournées « d’esclavage », ce qui est confirmé par le refus de l’opéra de Minsk de continuer à collaborer avec Aramé production « parce que les conditions chez vous, c’est vraiment le XIXe siècle » comme le raconte le porte-parole du syndicat, toujours dans l’enquête de France-Culture.
Il faut simplement espérer que ces pratiques ont évolué. D’autant plus que les contrats imposent aux danseurs de parler russe (même s’ils viennent des satellites de la Russie), ne connaissent pas le droit du travail français et sont incapables de lire les textes !
L’exception qui confirme…
Foin des procès d’intention, force est de reconnaître qu’il est arrivé que France-Concert invite de véritables (et bonnes) troupes russes ! Ce fut le cas avec le superbe Anna Karénine de Boris Eifman en 2018. Ce Carmina Burana recélera-t-il une autre bonne surprise ? Peut-être, puisque l’affiche a dû changer pour cause de guerre en Ukraine et que c’est désormais le National Theater of Opera and Ballet « Maria Biesu » de Moldavie qui reprend le flambeau.
Anna Karénine lors de sa présentation à Tours en 2018. La bonne surprise… (Photo Eifman Ballet)
C’est une production montée avec France-Concert/Aramé production de Carmina Burana qui sera du voyage. Créée à Dijon en 2017, on ignore si elle sera au complet (la version originale comporte beaucoup de monde) mais on sait qu’elle a déjà été applaudie dans plus de cinquante villes et a fini en Russie lors d’un festival, après être passée par les vicissitudes dont nous parlons plus haut.
Le choix de l’opéra moldave « Maria Biesu » est plutôt rassurant. Fondé à l’époque soviétique, l’opéra de Chişinău est considéré comme l’un des meilleurs des pays de l’est de l’Europe. Si le Carmina Burana annoncé n’apparaît pas dans son répertoire officiel, mais dans celui de certains interprètes membres de la troupe permanente, la direction du théâtre nous a confirmé, sans apporter de détails, que ce sont bien ses artistes qui sont en France actuellement. Quant à savoir quelle partie de la compagnie officielle et quels musiciens, mystère. Croisons les doigts.
Il y a Enfer et enfer

Pour les créateurs, « La chorégraphe Nadezhda Kalinina a basé le livret sur la Divine Comédie de Dante. » Voilà qui peut surprendre. L’original de Car Orff est née sur une série de poèmes du Moyen-Âge découverts en 1803 dans un couvent du Tyrol. Des textes plutôt toniques et optimistes, ce qui n’est pas toujours le cas de la Divine Comédie, où l’on passe pas mal de temps en Enfer plutôt qu’à trinquer, sinon au sens figuré du terme.
Des deux-cents textes du départ, Carl Orff retiendra vingt-quatre poèmes. Il les mettra en musique sans tenir compte des rares indications trouvées dans les manuscrits mais en tendant l’oreille du côté de William Byrd et Monteverdi.
Trois grand thèmes dominent : le printemps, la taverne et l’amour. Des domaines que Dante connaît bien mais qui ne lui réussiront pas, jusqu’à la fin rédemptrice de sa balade entre purgatoire et enfer.
Reste à raccorder les deux textes pour en faire un opéra-ballet. Pour ceux qui voudraient essayer de comprendre, voici l’ultime explication de la chorégraphe : « Il y a deux mondes opposés dans la pièce : la cité des péchés et un lieu paradisiaque sur terre. Cela signifie des chorégraphies complétement différentes : si, dans le paradis terrestre il y a un parti-pris pour la danse classique, les belles lignes, alors, dans la ville des péchés, il y a des mouvements «angulaires», prétentieux, agressifs, très complexes dans leur coordination» explique Nadezhda Kalinina. Cela dit, en 2020, Claude Brumachon a eu la même approche de Carmina Burana pour l’opéra de Genève. Alors…

Quelle que soit la complexité de l’adaptation, il semble que le résultat soit beau et impressionnant. Tant mieux. Il faut simplement espérer que, dans le cas de la troupe, l’enfer ne soit pas en coulisses, comme lors de la première tournée.
Il faut y croire, comme le dit le célébrissime O fortuna qui ouvre et clôt Carmina Burana :
Ô fortune,
comme la lune
changeante en ses phases,
toujours tu croîs
et tu décroîs. […]
tu es une roue qui tourne,
une base instable,
un salut trompeur,
qui peut se briser à tout instant.
Pour profiter du spectacle sans arrière-pensée, souhaitons que la roue s’arrête au bon endroit.
Au Palais des congrès Vinci de Tours, le 29 janvier 2023 à 16 heures.
Pour réserver ailleurs, c’est LÀ (1)


