Les Sept péchés capitaux à l’Opéra de Tours
Vice et vertu, et vice versa

Kurt Weill et Bertolt Brecht, complices pour mettre en scène la déchéance de deux jumelles. Dans Les Sept péchés capitaux, qui seront présentés à l’Opéra de Tours fin avril (une nouvelle production), le duo replonge dans la noirceur de l’âme humaine.

Les sept péchés capitaux (Photo DR)
Kurt Weill, compositeur des Sept péchés capitaux (Photo DR)

L’histoire ne dit pas si les deux amis avaient la rigolade facile mais on ne peut pas dire que les productions communes de Kurt Weill et de Bertolt Brecht incitent à se taper sur les cuisses. Qu’ils se baladent du côté de Mahagonny ou qu’ils chantonnent ensemble dans les rues de Londres, on est plus dans le sinistre que dans le glamour. Dans le premier cas, la ville sombre dans le chaos et la débauche. Dans le second, la rencontre avec Macheath (qui deviendra célèbre avec Louis Armstrong et Ella Fitzgerald sous le nom de Mack the Knife) se fait dans le sang. On en passe, et des plus sordides, comme cette romantique Complainte de la Seine (texte d’un autre auteur) où le fleuve roule plus de cadavres que de galets.

Le rocking-chair de la honte

Durant leurs six années de complicité, Brecht et Weill auront pondu autant de chefs-d’œuvre, toujours sous-tendus par une vision du monde dont on peut se demander, à juste titre, si elle n’est pas influencée par leurs sympathies communistes. Le Grand Capital en prend plein la tête et la cupidité individuelle est son moteur.

Les Sept Péchés Capitaux (que l’Opéra de Tours présentera dans une production toute neuve) en sont l’illustration parfaite. On y voit deux sœurs, toutes deux dénommées Anna, parcourir les États-Unis pour faire fortune. À première vue, l’une est adepte du vice le plus décomplexé alors que l’autre joue les oies blanches. Ce serait trop simple. En réalité, tout le monde ne pense qu’à s’en mettre plein les poches, à commencer par un quatuor de frères faux-jetons au possible. Tout ça pour pouvoir se payer une petite maison sur le Mississipi. Le rêve américain, dans son acception la plus minable et étriquée. Spoiler : ils y arriveront, et tout le monde se balancera dans son rocking-chair avec bonne conscience…

Avant de parvenir à ce bonheur frelaté, Anna aura exploré les fameux sept péchés capitaux, toujours pour gonfler sa cagnotte, encouragée avec force hypocrisie par les frangins qui gagneraient sans problème le titre de maquereaux. La prétendue Anna « sage » n’est pas en reste, feignant de désavouer sa sœur mais la poussant au vice en mettant de côté leurs vertus. On utilisera donc Les Sept péchés capitaux toujours dans le même sens.

Plus qu’un opéra

Les sept péchés capitaux (Photo DR)
Les deux complices, Bertolt Brecht et Kurt Weill, géniteurs des Sept péchés capitaux (Photo DR)

Brecht et Weill marient cynisme et humour dans un livret peu ragoutant où tous les personnages sont méprisables. On dénonce la paresse quand elle empêche de voler, on déplore l’orgueil qui empêche Anna de montrer ses fesses pour en tirer profit, la colère est mauvaise conseillère quand elle empêche de se laisser humilier par une star (masculine) de cinéma, la gourmandise est interdite pour qu’un gramme de trop ne mette pas en péril un contrat, la luxure conduit à un mariage arrangé au détriment de l’amour pur, l’avarice est un moyen de faire des économies sur le dos de messieurs complaisants et l’envie d’être une femme normale et honnête est déplorable… Pour la leçon de morale, on repassera.

Mais on devra aussi passer par l’Opéra de Tours car Les Sept péchés capitaux sont considérés comme un bijou musical (très court, le programme sera ouvert par une autre pièce, Berlin Kabarett, véritable comédie musicale, où l’on reconnaîtra le fameux Alabama song [1]). Conçu en 1933 pour la compagnie de George Balanchine, en deux semaines seulement, comme un mélange de ballet, d’opéra et de théâtre, il s’inspire, comme souvent chez Weill, de musiques populaires américaines, voire de jazz.

Pas surprenant si plusieurs artistes venant d’un autre univers aient repris l’ouvrage. La  troupe de PIna Bausch l’a dansé, Jean-Claude Gallotta s’en est mêlé, Marianne Faithfull l’a enregistré avec l’Orchestre symphonique de la radio de Vienne, ce qui ne devait pas être mal, alors que la version de la rockeuse Peashes peut laisser dubitatif !

[1] Alabama song

Well, show me the way
To the next whisky bar
Oh, don’t ask why
Oh, don’t ask why…

La chanson a connu une carrière inattendue puisque l’on retrouve parmi ses interprètes – en-dehors de la scène lyrique – aussi bien The Doors que Dalida, Nina Simone que David Bowie ou encore Marianne Faithfull et Marilyn Manson, et même Catherine Sauvage, avec l’aide de Boris Vian ! L’histoire ne dit pas si la direction de l’opéra de Tours indiquera au public celle du plus proche « whisky bar »…

On l’entend aussi dans Mahagonny et Grandeur et décadence de la ville de Mahagonny. Kurt Weill posa sa musique sur un poème de Betolt Brecht écrit en 1927. C’est Lotte Lenya, madame Weill à la ville, qui en fut la première interprète.

Vendredi 26 avril à 20 heures, samedi 27 avril à 20 heures et dimanche 28 avril à 15 heures

Renseignements et réservations ICI

…et pour écouter Les Sept péchés capitaux en CD, c’est LÀ