Alix Le Méléder au Château de Tours
La liberté à la trace

Elle a fait de la simplicité (apparente) le reflet de sa recherche de liberté. Alix Le Méléder, qui expose au Château de Tours, a une démarche artistique inversement proportionnelle à la complexité de sa réflexion. Un décryptage qu’il est cependant difficile d’achever sans l’aide de l’artiste.

Alix Le_Méléder au Château de Tours.
Alix Le Méléder et ses traces. (Photo Patrick Autréaux)

Picasso, à qui l’on demandait combien de temps il lui avait fallu pour peindre un tableau, répondit : “Toute une vie” La formule convient à Alix Le Méléder, elle qui est passée par de multiples étapes avant de trouver une certaine forme de sérénité créatrice.

Frappée par la visite du Musée Van Gogh d’Amsterdam et la rétrospective Picasso au Grand Palais de 1967, ce qui est un bon début, Alix Le Méléder est pourtant entrée à l’École des Beaux-Arts par le biais de la sculpture  : « Je trouvais qu’il y avait de l’impudeur à peindre avec d’autres. J’étais dans un atelier de sculpture et je peignais chez moi.  » Étrange réaction qui permet de comprendre que le parcours de l’artiste ne sera pas simple et qu’il ne sera pas toujours évident de le suivre.

Alix Le_Méléder au Château de Tours
Une densité de couleurs qui va peu à peu s’ouvrir au blanc. (Photo DR)

Alix Le Méléder n’est peintre que parce qu’elle se cherche, qu’elle s’analyse, qu’elle se radiographie, une forme d’ascèse qui pourrait s’arrêter à la porte de son atelier si elle n’était pas éminemment transmissible : « Je travaille sans cesse à atteindre cet état du vide, mais d’un vide parcouru par une très grande tension. Un peu comme un champ de force. » dit-elle. Le bouddhisme n’est pas loin.

Confrontation avec la matière

Paradoxe de l’artiste qui exprime son intériorité privée et pourtant s’expose. Alix Le Métérer a rangé ses pinceaux à peine son diplôme en poche. Mais on n’échappe pas facilement à l’art, monde dangereux et prégnant s’il en est. Elle ne se « sent pas bien ». Une forme de déprime. Elle va travailler dans un journal et, on se demande par quelle alchimie, elle comprend au moment de signer qu’elle doit reprendre la peinture. Une sorte d’illumination. Mais il ne suffit pas de connaître le but, encore faut-il savoir le parcours, et, accessoirement, le véhicule.

Elle part de la figuration, qui ne lui convient pas : «  Je cherchais plus une confrontation avec la matière qu’avec le sujet. » Signe des dieux, son atelier brûle, avec toutes les peintures qu’elle n’aimait pas. Elle s’installe ailleurs, lutte avec la matière, n’est pas satisfaite. Et c’est là que commence ce cheminement vers une abstraction intimement pensée : « Je me suis battue avec la peinture, mais aucune forme n’en sortait, jusqu’à ce que je comprenne que je ne devais pas m’acharner sur la toile mais sur moi-même. Parfois quelque chose prenait forme, et « ça » prenait forme quand ma perception du temps se modifiait. ».

Dictée

Le commun des mortels a le droit de ne pas suivre l’artiste sur le chemin de sa révélation, à moins d’être Patrick Autréaux, qui a publié un entretien avec Alix Le Meléder extrêmement fouillé dont la plupart des citations utilisées ici provient. « L’impersonnel, c’est peut-être justement ce que je cherchais. Je n’aurais pas su exprimer quelque chose de narratif sur qui je suis. Il me faut passer par la négation pour sortir de moi ce que je n’arrive pas à saisir autrement », dit Alix Le Méléder.

Alix Le_Méléder au Château de Tours
Des « traces » posées comme sous la dictée (Photo DR)

Au fur et à mesure que le peintre s’efface, l’abstraction s’impose et prend vie. Les taches qui s’entremêlaient (est-il encore autorisé aujourd’hui de parler de « tachisme » ?) se font moins nombreuses. Pour elle, ce sont des « traces ». Alix Le Méléder a inventé le « tracisme  ». Et elle s’y retrouve : « Une de mes premières prises de conscience a été une saisie de la liberté. Ce que j’ai éprouvé alors n’était pas une ivresse à me sentir libre, mais la certitude de savoir ce qu’était la liberté, d’avoir touché à son essence. »

Un aboutissement puisqu’elle arrêtera définitivement de peindre en 2011. « Ce que je cherchais était de faire une sorte d’expérience initiatique. Faire une belle ou une bonne toile m’importait peu » avoue-t-elle à François Jeune. (Découvrir) Travaillant sur le temps plus que sur l’espace « une sorte de hors-temps », elle dit avoir vécu une forme d’expérience médiumnique, travaillant comme « sous la dictée » («  Je trempais le pinceau dans un pot sans regarder. Je savais que je prenais du jaune sous la dictée et la peinture se mélangeait sur la toile. » – Découvrir), appréciant peu le fait de peindre, ne sachant pas ce que serait son œuvre jusqu’à ce qu’elle « sente » qu’elle était achevée.

Cet aboutissement (dont le cheminement sera exposé au Château de Tours, depuis la seule toile de ses débuts ayant échappé à l’incendie de son atelier jusqu’à ses dernières œuvres) conduit à un travail totalement épuré, la série (elle n’aimerait pas le terme) des « Quatre ».

Alix Le_Méléder au Château de Tours
Les « quatre traces » d’Alix Le Méléder, aboutissement d’une vie. (Photo DR)

Quatre « traces », généralement rouges, aux quatre coins de toiles carrées : «  Je sentais la nécessité d’éclater l’espace toujours plus. C’est pour cela que j’en suis arrivée au format carré. Et puis, pour échapper à une sorte de face à face horizontal avec la toile, j’en suis venue à sa rotation. » – Galerie Zürcher)

Car, pour peindre ses traces, elle fait tourner la toile en sens inverse des aiguilles d’une montre : « La rotation à 360 degrés du carré évite l’état de frontalité face à la toile, une frontalité qui limiterait le champ de vision. Ainsi une autre dimension, temporelle celle-ci, s’ajoute à la perception du tableau ». On y revient.

Savoir sans comprendre

Les œuvres d’Alix Le Méléder sont visibles au Château de Tours. Que l’on suive le cheminement de son travail grâce à des toiles issues de différentes périodes répond à la nécessité d’être accompagné par l’artiste. Libre à chacun, ensuite, de la suivre ou de se perdre en chemin.

Mais pour ceux qui auront vibré à cette « intensité et pureté des moyens », qui accepteront de s’abandonner à cette « abstraction hypnotique » (Le Monde), la réponse apportée au questionnement de l’artiste saura entraîner l’observateur dans une satisfaction similaire à celle d’Alix Le Méléder, une interrogation qui n’exige pas de réponse : « Savoir sans en comprendre l’origine, est-ce que ce n’est pas le paradoxe de la connaissance ? »

Au Château de Tours du 28 août au 15 novembre 2020, du mardi au dimanche de 14 heures à 18 heures.
Le site du Château de Tours est ICI