The Queen’s Gambit
Pas une seule case de vide

On ne connaît rien au échecs, et on est accrocs. Il ne se passe pas grand-chose, et l’on est passionnés. Ça s’appelle The Queen’s Gambit, c’est sur Netflix et c’est formidable.

The Queen's Gambit (Copyright Netflix)
The Queen’s Gambit : Anya Taylor-Joy, fascinante. (Copyright Netflix)

Il est toujours étonnant de constater que certains films, fictions ou séries accrochent le spectateur (nous, donc) sans que l’on puisse expliquer pourquoi. Banalité, direz-vous, puisque la réponse est simple : le réalisateur est bon, les comédiens aussi.

Sans doute. On ne vous contredira pas. Mais encore faut-il que le sujet et le scénario soient à la hauteur. Et c’est là que l’on s’interroge. Il existe des productions dont le prétexte sort d’une pochette surprise et le scénario d’une feuille de papier à cigarette. N’empêche, on est scotchés. Pourquoi ?

Désolés, mais ce n’est pas nous qui vous donnerons la réponse. On constate, c’est comme ça. Et si l’on en parle, c’est parce que The Queen’s Gambit, traduit bêtement en français par Le Coup de la dame (ce qui est non seulement équivoque mais risque aussi de perturber l’ignorant qui ne comprendra pas que l’on parle d’échecs et pas de dames, Le Gambit le sacrificede la reine, en reprenant le possible double sens du titre original, eût été mieux) nous a bluffés. Un pion, c’est tout.

Simplement génial

Scénario simple, voire simpliste à première vue (on change d’avis après avoir vu la série, ce qui ne prend pas trop de temps puisqu’elle ne dure que sept épisodes) : une orpheline (on ne vous dira pas pourquoi, vous le saurez au dernier épisode si vous n’avez pas deviné avant) découvre avec le vieux gardien de l’établissement qu’elle est très douée aux échecs. Mieux que ça, elle a toutes les chances de devenir la meilleure du monde (on ne vous dira pas si elle y arrive, vous le saurez… etc.). En attendant, elle a trouvé une manière d’oublier sa situation.

Au passage, la gamine grandit, ce qui lui vaut les tourments de l’enfance puis de l’adolescence, des problèmes avec les garçons, la drogue et la bibine, bref, de quoi remplir une année d’épisodes à l’eau de rose sur une chaîne que nous ne citerons pas pour ne pas nous faire d’ennemis.

Encore une fois : eh ben non ! Tout s’intègre très naturellement à l’histoire sans niaiserie formatée, on découvre qu’on ne pige toujours rien aux échecs mais que l’on regarde les parties avec autant d’attention qu’un supporter de l’OM un match contre le PSG et l’on se dit, nom d’un chien, que les acteurs sont tous formidables : « Un drame solide et féministe qui réussit à glamouriser un jeu pas facile à porter à l’écran. Et passionnera même les profanes. » (Télérama) The Queen’s Gambit remplit toutes les cases.

C’est vrai, et c’est peut-être un peu parce que Garry Kasparov, le mythique champion russe, était consultant sur la série : « On est aussi proche que possible de l’atmosphère authentique des tournois d’échecs » dit-il au New York Times.

The Queen's Gambit (Copyright Netflix)
Il était une femme, seule. (The Queen’s Gambit (Copyright Netflix))

Mention spéciale pour l’héroïne (adulte, mais la jeune Isla Johnston, qui joue son rôle d’enfant, est super aussi), Beth Harmon, une Anya Taylor-Joy épatante, fascinante même. Pour ceux à qui ce nom dit quelque chose, on rafraîchira les mémoires en rappelant que la dame (là, on le fait exprès) a surtout joué dans des films d’épouvante ou d’heroic fantasy (The Witch, Split, Dark Crystal, Glass…).

Attention, elle en est sortie pour incarner Emma, dans le film d’Autumn de Wilde, d’après Jane Austin. Un autre monde, quoique le traitement du sujet était un peu loin de l’original. Mais Anya Taylor-Joy y était excellente aussi. D’où, probablement, The Queen’s Gambit. CQFD.

La perfection n’est pas de ce monde-là non plus

Le film est inspiré par le livre de Walter Tevis, un monsieur qui a aussi écrit les bouquins d’où sont sortis notamment L’Arnaqueur et La Couleur de l’argent, d’un certain Scorsese. David Bowie a même créé Lazarus, une comédie musicale, à partir d’une de ses œuvres. Références.

On n’a pas lu le livre, mais on peut supposer que la série ne l’a pas trahi. Le réalisateur (Scott Frank, auquel on doit déjà l’excellent Godless) et son scénariste (Allan Scott) réussissent à rendre puissants ses personnages tout en créant une ambiance obsédante et en reproduisant de manière magnifique les années soixante. Le rythme de la réalisation, avec des flash-backs pour une fois naturels, est d’un incroyable intelligence.

The Queen's Gambit (Copyright Netflix)
Une mise en scène extraordinaire. (The Queen’s Gambit (Copyright Netflix))

Le travail sur les personnages est aussi remarquable. Pas de stéréotype. Personne n’est absolument parfait, nul n’est complètement mauvais. À commencer par Beth Harmon dont les travers risquent de lui coûter sa carrière, et plus encore.

Si l’ensemble enveloppe un discours intelligemment féministe, il ne faut pas rêver. Dans la réalité, le monde des échecs est sérieusement machiste. Peu de championnes ont affronté les hommes et aucune n’en a battu. Mais les mâles ont l’avantage du nombre – pour le moment, la série va sûrement susciter des vocations – et les femmes sont cantonnées dans un championnat à part.

The Queen’s Gambit sent très fort le Golden Globe, ce qui serait amplement mérité. Time Magazine dit que “The Queen’s Gambit est un genre de série télévisée comme on n’en fait plus. » Il faut souhaiter qu’il se trompe.

Sur Netflix