La Machine de Turing au théâtre
L’Histoire est ingrate et, en plus, elle bégaye

Cela aurait dû être une histoire magnifique mais ce fut une tragédie. Père inconnu de l’informatique, génie capable d’accélérer la fin de la guerre, Turing aurait pu être un héros de son vivant. Il fut méprisé à cause de son homosexualité et oublié à en mourir. En racontant son histoire, La Machine de Turing lui rend hommage et rafle au passage quatre Molières. Le spectacle sera à Tours en novembre 2020.

La Machine de Turing- théâtre de Tours - photo Fabienne Rappeneau
Un cambriolage chez Turing, un inspecteur de police curieux, une vie qui se révèle et puis… (Photo Fabienne Rappeneau)

Si le nez des anglais avait été moins pincé, la Grande-Bretagne aurait eu un héros de plus. Mais parce qu’Alan Turing était homosexuel et le revendiquait, elle a condamné (juridiquement, c’était encore une crime en… 1952) et longtemps effacé l’un des hommes qui ont accéléré la fin de la seconde guerre mondiale. La Reine a arrangé le coup (en 2013, malgré les réticences de son gouvernement !) et Alan Turing sera bientôt imprimé sur des billets de banques. C’est déjà ça.

Turing est mort en 1954, bien avant d’avoir été réhabilité et honoré comme il le méritait : « …un professeur de Cambridge distrait et brillant, isolé dans son monde où même l’humour est mathématique. Un homme que la société a brisé alors qu’elle lui devait tant. » (Télérama)

Le héros et le martyr

Alan Turing, on le sait maintenant, c’est celui qui a permis, avec son équipe, de déchiffrer les messages allemands en perçant le secret de la machine de cryptage Enigma. Un génie qui a littéralement posé les bases de l’informatique (avec la fameuse Machine de Turing, justement). Le film Imitation game lui a rendu un premier hommage en 2014, notamment grâce à Benedict Cumberbatch dans le rôle principal.

La Machine de Turing- théâtre de Tours - photo Fabienne Rappeneau
Les machines ont-elles le droit de penser ? (Photo Fabienne Rappeneau)

Cette fois, c’est Benoît Solès qui s’y colle, comme auteur et comme acteur. Un travail bicéphale qui a valu à La Machine de Turing de récolter quatre Molières (auteur, acteur…) en 2019, l’un d’entre eux revenant au metteur en scène, Tristan Petitgirard. « Je voulais célébrer le visionnaire et l’inadapté, le héros et le martyr, bref l’homme extraordinaire, courageux et passionnant que fut Alan Turing », explique Benoît Solès.

De l’intelligence pure à l’intelligence artificielle

La pièce est proche du film, ce qui semble logique puisque les deux sont inspirés de la biographie Alan Turing ou l’énigme de l’intelligence d’Andrew Hodges. On y parlera surtout de la personnalité de Turing, plus que de la résolution du mystère Enigma (un peu, tout de même, ce n’est pas tous les jours qu’un homme – entouré d’autres scientifiques, Turing n’était pas un solitaire – trouve le moyen de dominer une bécane capable de se cacher derrière 159 milliards de milliards de réglages…).

Les machines ont-elles le droit de penser ? (Photo Fabienne Rappeneau)
C’est avec cette « bombe » que Turing et ses collègues ont terrassé Enigma. (Photo DR)

« Son œuvre est fondée sur la théorie, mais il était intéressé, avait envie de mettre les mains dans la partie pratique des choses. Même s’il n’était pas très doué pour ça, il aimait avoir les mains dans les choses métalliques et les objets. » dit son neveu et biographe, Dermot Turing. Il suffit de regarder à quoi ressemblait la bombe pour le comprendre.

Un génie dès l’enfance, un scientifique de très haut niveau (Enigma ressemble à une anecdote tant son travail scientifique est énorme, allant jusqu’à l’ébauche de l’intelligence artificielle… en 1950), mais un homme prisonnier de son époque, maltraité pour son homosexualité, caché par ses pairs sous le prétexte du secret d’état. Pas tout-à-fait, quand même, le personnage asocial et introverti du film (et de la pièce, mais peu importe), même s’il bégayait, comme l’Histoire, parfois.

La Machine de Turing au théâtre de Tours Tours
Ce n’est pas une machine à écrire, c’est Enigma et ses milliards de combinaisons. (Photo DR)

Le mystère de la pomme

L’ambiguïté vient de sa mort. Alan Turing sera retrouvé empoisonné au cyanure dans son lit après avoir croqué… une pomme. Et c’est parti pour diverses théories, puisque Turing adorait Blanche-Neige.

La Machine de Turing- théâtre de Tours - photo Fabienne Rappeneau
Enigma, mais pas seulement. (Photo DR)

Mais le suicide n’est pas prouvé. Le savant travaillait chez lui en manipulant des produits dangereux et sa mort fut peut-être un accident. D’ailleurs, personne ne l’avait vu déprimé, même s’il avait dit, évoquant sa vie secrète : « De toutes les choses immatérielles, le silence est l’une des plus lourdes à porter. »

Vous en voulez encore ? La pomme croquée ressemble au logo d’une marque d’ordinateurs bien connue, non ? Voilà une jolie légende à raconter. Mais, chez Apple, on nie tout.

Une belle mécanique ? Normal.

Sur scène, deux comédiens seulement. Turing, joué par l’auteur, Benoît Solès (« …remarquable d’intensité, [il] fait passer toutes les facettes de ce personnage étonnant, plus à l’aise avec les équations que dans les relations humaines, son sens de l’humour ravageur, son goût du défi  » – France Info), et Amaury de Crayencour (en tournée, ce sera Jules Dousset), qui joue tous les autres rôles (un inspecteur de police, un collègue de Turing, l’amant qui causera sa perte…).

La Machine de Turing- théâtre de Tours - photo Fabienne Rappeneau
La pomme de tous les fantasmes. (Photo DR)

Découverte au Festival off d’Avignon, la pièce a été plébiscitée par le public avant même que les Molières ne la couronnent. La mise en scène, le décor, le jeu des comédiens, tout est parfait : «  Un récit passionnant, drôle et poignant, deux comédiens précis, une mise en scène fluide avec ce qu’il faut de vidéos et d’élan, cette Machine de Turing est une mécanique bien réglée. » (Le Parisien)

Il n’est pas nécessaire d’avoir fait Maths Sup’ pour apprécier La Machine de Turing. Mais si vous êtes assez dingues d’équations pour essayer de décrypter le principe de la « bombe », vous pouvez toujours regarder cette vidéo, géniale, elle aussi. On n’a pas tout compris mais on a vachement apprécié…

Un aperçu de la pièce ? C’est parti :

Vendredi 13 novembre 2020 au Grand Théâtre de Tours (20h30)
Réserver en Touraine avec Entrée du Public ICI
…et pour réserver ailleurs en France, c’est LÀ