16 mai 2026
Les photos de Frank Horvat au Château de Tours

Séjour à Londres pour Frank Horvat.

Trois expos consacrées à la photo cet été au Château de Tours… qui n’est pas un château qui se visite Guide vert en main mais une salle d’exposition. Avis aux touristes mal embouchés…(2).

Trois expos superbes et/ou intéressantes, à travers l’œuvre de Frank Horvat, la découverte de la photo couleur grâce à ses pionniers et une balade étrange en compagnie de Sandra Daveau.

De quoi en prendre plein les yeux (et plein la tête pour ceux qui croient encore que le selfie est un art…). Mais quel bonheur !

On le sait, grâce à un accord de bon aloi avec le Musée du Jeu de Paume, le Château de Tours fait la part belle, mais pas unique, à l’image, version petit oiseau qui est sorti. On ne rappellera pas les multiples expositions qui ont été consacrées à la photographie et dont nous avons parlé ici, elles valaient le coup d’œil.

Pour l’été 2022 et au-delà, le Château de Tours prend donc à nouveau ses clics et ses clacs pour les accrocher aux murs vénérables de la demeure. Plus exactement, il va les chercher dans trois albums séparés mais qui valent un épluchage attentif.

Frank Horvat, tout naturellement

Sacrée leçon de photographie que donne Frank Horvat (1928-2020). Journaliste reporter, à l’époque où la photo était au sommet de l’information, mais aussi photographe de mode, observateur du quotidien. S’il a eu ses « époques », Horvat n’a jamais été prisonnier d’un style. Trop curieux d’innover, trop joueur, peut-être, trop sincère, probablement.

Les photos de Frank Horvat au Château de Tours
La photo de mode descend dans la rue…

C’est là qu’est la leçon. La curiosité est un bienheureux défaut et c’est elle seule qui compte, dès lors qu’elle est bienveillante. Lâchez un grand photographe dans n’importe quel contexte, et il reviendra avec des images qui parleront à tous. Ayez l’outrecuidance de l’accompagner, et vous reviendrez avec des clichés de carte postale ou d’album de famille. Désolé pour les exhibitionnistes callipyges en ligne, la photo, c’est autre chose qu’un selfie en string devant le Taj-Mahal.

Les photos de Frank Horvat au Château de Tours
…ou chez Fellini.

L’exposition du Château de Tours ne couvre « que » quinze années du travail de Frank Horvat. Quinze ans pour parcourir le monde (Inde, Pakistan…), pour réinventer la photo de rue et le reportage de mode. Quinze ! Fascinant. Oui, quelle leçon…

Donnée en toute modestie, cela dit. Car on devine que l’homme est toujours en retrait face à ce qu’il regarde. Qu’il rentre dans les lieux interdits du Pakistan, qu’il s’installe dans les coulisses d’un club de strip-tease parisien, qu’il observe la passagère d’un bus ou les prostituées du bois de Boulogne (à une époque où elles travaillaient en tailleur !), le photographe réussit à saisir un nuage de mélancolie autour de ses sujets.

Et quand il photographie des mannequins, c’est en les sortant de leur cadre habituel, en les libérant, donc, pour les plonger dans la « vraie » vie (celle d’une sortie de métro ou d’une bande de titis) ou en les associant à des célébrités, tranquillement, comme lors d’une visite faite à un ami.

C’est fascinant de voir Fellini, Agnès Varda ou simplement les clients d’un bar parisien rentrer dans le jeu. Touchant de sentir le respect de l’artiste devant ses personnages. Amusant aussi de le voir redevenu gamin quand il découvre les premiers téléobjectifs et qu’il photographie Paris comme personne avant lui, puis d’utiliser la même technique pour saisir la pose d’un mannequin à des dizaines de mètres de l’objectif (il fallait donner les consignes par talkie-walkie !), l’intégrant totalement au décor.

Les photos de Frank Horvat au Château de Tours
Séjour à Londres pour Frank Horvat.

Pour un bon photographe, l’important n’est pas ce qu’il regarde mais ce qu’il voit. Et c’est là qu’est la leçon. Peu importe le sujet (quoique…), peu importe la technique (Horvat n’a pas peur du flou, et c’est magnifique), le résultat vit, parle, évoque, transmet.

Une sacrée leçon, oui, à suivre absolument. Pas sûr qu’elle change grand-chose à nos souvenirs smartphoniques de vacances pour autant. L’instinct, ça ne s’apprend pas. Ce qui n’est pas une raison pour ne pas essayer. On ne sait jamais…

Et la couleur fut !

Si le passage de l’image animée (ciné puis télé) à la couleur fut un événement, il ne doit pas faire oublier qu’il en est allé de même pour la photographie. Peut-être moins facilement, parce que le noir et blanc se la jouait titre de noblesse de l’art pelliculaire. Et aussi parce que ce n’était pas de la tarte pour l’imprimer dans les journaux, à l’époque.

Le Château de Tours (avec le Musée d’art et d’archéologie d’Aurillac et celui de La Roche-sur-Yon), revient sur les dix premières années de la couleur sur papier, glacé ou pas (1970-1980). Une époque incroyablement riche. Et l’occasion de démontrer que, si les États-Unis ont été en pointe sur le sujet, l’Europe n’était pas en reste.

Dix ans de couleur au Château de Tours
Quand la réalité frôle l’abstraction. (Photo John Bath)

Face à de nouvelles possibilités, les photographes sont partis en chasse de nouveaux effets, de recherches picturales originales, d’approches techniques différentes. À l’instar de la peinture, divers courants sont apparus. Entre l’exploitation du paysage comme une palette (parfois presque abstraite), l’imaginaire reconstruit en studio ou l’inscription d’un signe nouveau dans le reportage, la couleur démontre dès le début qu’elle n’est pas là pour ripoliner le noir et blanc mais pour être un moyen d’expression à part entière.

On sera donc surpris de voir la photo s’épanouir soudain dans des directions inattendues. Si certains clichés peuvent être survolés (leur valeur tient dans leur référence contextuelle), la plupart exige une attention profonde, tant pour le cliché que pour son contexte, parfaitement bien expliqué.

Dix ans de couleur au Château de Tours
Une construction onirique, pourquoi pas ? (Photo Sandy Nocklund)

Apparemment aux antipodes du travail de Frank Horvat, cette « décennie de la couleur » s’en rapproche pourtant par la volonté d’innover. Mais surtout pas à l’aveuglette.

Sandra Daveau : tu n’es que poussière…

Normalement, ce genre de festivités se limite aux ateliers cuisines des enfants pendant les vacances. On se balance la farine à la figure, on se roule par terre, mamie sourit gentiment et papa sort l’aspirateur.

Pas de ça chez Sandra Daveau. Si la farine est aussi de mise (mais également les cendres, l’argile, les pigments…), l’activité prend une autre dimension, gravée sur pellicule par la photographe/metteuse en scène/sculptrice du mouvement.

Noces de pigments de Sandra Davbeau au Château de Tours.
Des performances qui font revenir des images enfouies en nous. (Photo Sandra Daveau)

Le principe tient plus de la « performance », au sens artistique du terme, que de la pose. D’ailleurs, ces Noces de pigment ont été conçues et montées avec la Compagnie Off, troupe bien connue de théâtre de rue. Un montage qui a pris deux ans, les quatre séances s’étant étalées dans le temps.

Pas de public mais une boîte de quinze mètres de haut, la photographe dans les cintres avec les lâcheurs de poudre.

En bas, des artistes, ni comédiennes, ni danseuses mais un peu des deux. La photographe commande, les sujets tournent, les poudres tombent, volent, peignent. Le doigt fige tout ça. Étrange, beau, évocateur.

Noces de pigments de Sandra Davbeau au Château de Tours.
De véritables mises en scène. (Photo Sandra Daveau)

Pourquoi « noces » ? Parce que les intervenantes sont habillées de robes de mariées récupérées après avoir été endommagées par un dégât des eaux et promues costumes de scène.

Les clichés, exposés au troisième étage du Château de Tours, intriguent, certes, par l’originalité du travail. Il est vrai que Sandra Daveau est une habituée de la scène et du spectacle puisqu’elle a photographié plusieurs opéras. On pense aussi à d’autres de ses travaux, comme son Homme d’argile, recouvert de matière, ou ses danses péruviennes, dont les mouvements figés dans le flou en plongée dessinaient des figures elles aussi.

Mais la curiosité est aussi peu à peu bousculée par un sentiment de lecture au second degré qui séduit. Dans les images de Sandra Daveau, le regard détecte des évocations (probablement personnelles) de cérémonies, d’onirisme, de religion, de sculptures. Un voyage en soi-même auquel on ne s’attend pas.

Au Château de Tours jusqu’au 30 octobre 2022 (Frank Horvat), 25 septembre (couleur), 16 octobre (Sandra Daveau).
Le Château de Tours est ouvert du mardi au dimanche de 14 heures à 18 heures.
Attention : pendant les périodes de canicules, la Municipalité de Tours a décidé de fermer les portes du château (et d’autres musées) à 16 h30. Comprend qui peut, la chaleur pouvant, certes, être pénible pour les employés des espaces verts ou de la voierie, mais sans doute pas aux visiteurs de musées… Bref, avant de vous y rendre, regardez le thermomètre et renseignez-vous. Consolation : pendant ces périodes, l’entrée est gratuite. Ça réchauffe le cœur…
Frank Horvat : visites commentées chaque samedi à 15 heures et 16h30
Une décennie de photographie couleur : visites de l’exposition les samedis 3 septembre et 17 septembre à 14h30.

Le site du Château de Tours est ICI (1)

(1) Les suggestions de réservations données par Entrée du public ne sont que des informations destinées à aider nos lecteurs en les dirigeant vers des points de vente susceptibles de fournir les places correspondant à l’article publié.
D’autres possibilités existent, évidemment.
(2) Peut-être parce que la communication est mal faite, ou parce que les touristes et leurs guides ne savent pas bien lire, il arrive que des visiteurs déboulent au Château de Tours comme ils envahiraient Chambord ou Chenonceau, guide en main et crème solaire sur le nez.
La logique voudrait qu’ils comprennent leur erreur et en profitent pour découvrir les artistes exposés lors de la descente du bus. Malheureusement, l’humeur vacancière n’est pas toujours sereine, contrairement à ce qu’elle devrait être, et le personnel de l’accueil a parfois bien du mérite à conserver un sourire courtois et compréhensif face à des migrateurs un brin acariâtres.
Qu’on se le dise, donc : Tours dispose de pas mal de vieilles pierres et celles (qui restent) de son château – réel, néanmoins – n’exigent qu’un passage rapide, quoiqu’attentif. On ne peut en vouloir à personne, sinon peut-être à la descendance de Louis XI qui l’a abandonné et aux bâtisseurs, culottés ou pas, qui ont préféré le démanteler plutôt que d’entrer dans la carrière de leurs aînés, n’en déplaise à Rouget de Lisle.
Cela dit, l’histoire du lieu mérite d’être découverte (et, finalement, l’intérieur est sympa aussi), ce qui est possible ICI.