Bolero, Ravel et Cie au Vinci de Tours
Une bonne idée ? Oui, mais sous conditions…

Changement dans les habitudes. Entre les rabâchés Casse-Noisette et autres Lac des cygnes systématiquement programmés durant les fêtes, la soirée consacrée à Maurice Ravel (et titrée Boléro, évidemment) fait figure d’originalité. Dommage que, derrière le rideau, les choses ne soient pas toujours claires…

Boléro, hommage à Maurice Ravel
Boléro, hommage à Maurice Ravel, histoire de la naissance d’une œuvre mythique. (Photo France-Concert)

Un Casse-Noisette pour Noël, c’est un peu comme la boîte de chocolat de la tante Rose. Ils collent aux dents, on sait qu’ils étaient en promo au supermarché et qu’on les refilera aux collègues lundi, mais ça vous a un petit côté madeleine de Proust. Depuis le temps qu’elle nous les sert, ça nous manquerait de ne pas les retrouver sous le sapin.

La tante Rose du ballet, c’est France-Concert (si tant est qu’on puisse l’appeler comme cela, on le verra plus loin). Des spécialistes de la sucrerie chorégraphique qui vous affichent un Casse-Noisette régulièrement pendant les fêtes. Ça marche toujours, on peut amener les enfants et puis il y a un sapin sur la scène.

Entre-temps, les mêmes livrent un Lac des cygnes un peu déplumé par l’usage, histoire d’entretenir la flamme. Là encore, succès garanti. Toutes les petites filles à macaron dans les cheveux rêvent du pas de quatre des poussins palmipèdes. Et maman se souvient de ses cours de danse. Bingo !

De bonnes surprises, parfois…

La qualité n’est pas toujours au rendez-vous mais, pourtant, on a parfois des surprises. Comme lorsque la production fait venir en France un superbe Anna Karénine (mais, cette fois, c’est une vraie compagnie qui danse, celle de Boris Eifman, une référence) ou en montant un inattendu Carmina Burana particulièrement ambitieux. Tellement qu’il a été longuement annoncé à Tours, que le projet a failli capoter et qu’il a fini sur certaines scènes mais pas en Touraine. Aux dires de ceux qui l’ont vu, c’était du bon boulot. Dont acte.

Dont acte parce que derrière les affiches, France-Concert cache pas mal de duplicité et quelques casseroles. Traditionnellement, la société annonce la venue d’un ronflant Opéra Ballet National de Russie… qui n’existe pas. Longtemps, les journalistes d’Entrée du public ont souligné cette supercherie, comme l’a fait en son temps Le Journal de Tours Évènements, mais peu d’autres gazettes locales.

Un aveu tardif

Boléro, hommage à Maurice Ravel
Boléro, hommage à Maurice Ravel, recrée l’ambiance du début du XXe siècle (Photo France-Concert)

De fait, le prétendu Ballet National de Russie n’est qu’un prête-nom pour un assemblage de danseurs, recrutés ici ou là, en Russie (parfois) ou dans les pays environnants (souvent). La plupart du temps à peine issus des écoles, leur prestation est aléatoire. Dans certains cas, il y a un deal avec de véritables troupes et la surprise peut être bonne, comme lorsque l’on a vu le Ballet venu de Minsk, par exemple.

Sans doute un peu chatouillée par quelques journalistes trop curieux, la production annonce – enfin – franchement la couleur : « La dénomination « Opéra National de Russie » est un « label ». Le label Opéra National de Russie a ainsi pour but de désigner de manière globale et compréhensible pour le public européen, un spectacle (ballet et/ou opéra) qui est produit selon un accord avec ces Théâtres d’État ou avec des compagnies qui font appel à des artistes issus de ces Théâtres d’État », dit son site. Mieux vaut tard que jamais, même si, nous, on préfère savoir à qui on a affaire.

Il y a barre et barre

L’ennui, c’est que la dite production pose d’autres questions. À plusieurs reprises, elle a été mise en accusation pour sa manière de traiter les danseurs et les musiciens. Accusée de les sous-payer (un versement de 60 euros par jour, versé en liquide et en retard…), d’imposer des répétitions épuisantes et des hébergements de bas étage, de refuser le recours à un médecin après une blessure, etc, elle a été  poursuivie jusque devant les Prud’hommes qui l’ont condamnée à verser des salaires en retard ou sous-évalués, notamment grâce à l’absence de contrat réglementaires. Normal, une danseuse recrutée dans le Kirghizstan ne connaît pas vraiment la loi hexagonale.

C’était en 2016, à propos du fameux Carmina Burana, mais ce n’était pas le premier épisode de la saga. À tel point que ça commence à se savoir à l’Est : « De nombreuses compagnies refusent aujourd’hui de collaborer avec ces tournées françaises. C’est le cas de l’opéra de Minsk [qui a travaillé avec France-Concert, notamment pour un Lac des Cygnes à l’origine d’une plainte en 2014 à Nantes] qui a refusé cette année de collaborer avec Aramé production « parce que les conditions chez vous, c’est vraiment le XIXe siècle » » (France-Culture)

En 2016, le producteur est assigné par vingt musiciens (« Les musiciens réclament la requalification de leur relation salariale en contrat à durée indéterminée du fait du défaut de contrat établi par écrit, et 25 000 € chacun au titre d’indemnités […] pour travail dissimulé » Ouest-France) et condamné à verser 284 000 euros. À l’époque, la société s’appelle France-Concert (nom qui apparaît toujours sur les affiches et les tracts !). Condamnée, elle dépose le bilan et ne paye pas… pour renaître sous le nom d’Aramé Productions et, récemment, sous celui de Capitale Production. Un camouflage efficace qui n’arrête pas les plaintes pour autant. Les syndicats (Syndicat français des artistes-interprètes) sont entrés dans la danse.

Bien entendu, la production nie toute responsabilité : « France-concert refuse d’être assimilé à « un négrier du spectacle » et affirme avoir tout fait dans les règles de l’art. » (Ouest-France) La société fait même distribuer des tracts en sa faveur par certains danseurs à l’entrée des spectacles, en réponse à celui du syndicat.

Histoire d’une naissance imprévue

Triste situation que celle-ci. Le monde la culture français est éclaboussé, la production n’en sort pas grandie et le public, quand il n’est pas floué, devient malgré lui complice d’une situation déplorable. Il faut espérer que les choses vont évoluer. Car la société de production continue son travail, les spectateurs sont au rendez-vous, et, comme dit plus haut, il arrive que certaines productions originales méritent le détour.

Ce sera peut-être le cas avec Boléro, un hommage à Maurice Ravel, qui sera donné à Tours le 26 novembre 2019. Oublions l’équivoque du titre (le Boléro n’est qu’une partie du spectacle et, évidemment, ce n’est pas la chorégraphie de Maurice Béjart), ni le flou sur les danseurs (on annonce encore le fameux « label » avec, peut-être, la participation du Théâtre d’État de Rostov, ce qui reste à vérifier) pour souligner l’intérêt du concept. Le spectacle veut évoquer la naissance du Boléro, à travers le personnage du compositeur, jusqu’à sa création. Principe vu au théâtre avec Edmond, d’Alexandre Michalik, à propos de Cyrano de Bergerac.

On se promènera donc dans un décor rappelant le début du XXe siècle pour découvrir l’aventure qui a donné naissance à l’une des musiques les plus jouées au monde. Une naissance qui aurait pu avorter puisque Ravel devait au départ composer un fandango, commandé par Ida Rubinstein, danseuse, mécène et directrice de compagnie.

Une partition “musico-sensuelle”

Boléro, hommage à Maurice Ravel
Retrouver l’esprit « musico-sensuel » de l’original… (Photo France-Concert)

Le projet n’ayant pu aboutir pour des raisons de droits, Ravel se rabat sur son Boléro. Une composition osée puisque le même thème se répète à l’infini (on glose toujours sur le malheureux percussionniste, condamné à répéter le rythme pendant 340 mesures…) : « Pas de forme proprement dite, pas de développement, pas ou presque pas de modulation » explique Ravel.

Le ballet sera un succès mais il est amusant de constater que la magnifique version de Maurice Béjart créée en 1960 (et pouvant être dansée par un homme ou une femme indistinctement) n’est pas si éloignée de l’originale, signée Bronislava Nijinska. Si l’immense table rouge sur laquelle le soliste de Béjart s’exprime est devenue mythique, c’est aussi sur une table (censée se trouver dans une auberge) que la soliste de la création danse avant d’être entourée par les clients du lieu. Une danse déjà charnelle, Maurice Ravel ayant lui-même qualifié sa partition de « musico-sensuelle »…

Le Boléro, hommage à Maurice Ravel, annoncé sera-t-il digne du génie du créateur ? La sensualité du Boléro sera-t-elle au rendez-vous ? Réponse en novembre avec, il faut l’espérer, une compagnie enfin heureuse de se produire en France.

Mardi 26 novembre 2019 au Centre de congrès Vinci de Tours

Réserver à Tours avec Entrée du Public ICI

…et pour réserver ailleurs en France, c’est LÀ