On le qualifie de «Rock star du piano », ce qui ne veut pas dire grand-chose et n’engage à rien. Mais Simon Ghraichy est surtout un excellent pianiste qui ne veut pas rester cantonné dans un univers trop étriqué pour lui. Il sera à La Pléiade de La Riche (Indre & Loire) le samedi 18 mars 2023
C’est l’histoire d’un bout de mec qui se demande ce que c’est que ce gros machin noir auquel personne ne touche et qui encombre l’appartement de ses parents. Il a autour de cinq ans, ouvre le couvercle sans se pincer les doigts et voit qu’en appuyant sur les dents blanches de la bête, il sort un son. Pas encore vraiment de la musique, mais ça viendra. Vite.
C’est l’histoire de Simon Ghraichy, fils d’un avocat libanais réfugié en France et d’une mère psychologue mexicaine, musicien par hasard et virtuose par passion. Un jeune homme qui s’habille fashion et qui se coiffe « pétard ». Normalement, ce n’est pas le plus important pour un pianiste classique.

I will rock you
Dans le cas de Simon Ghraichy, il semble que cela ait son importance. Et que sa manière 2.0, comme on dit, de communiquer lui a valu le surnom de « Rock star du piano » plus que ses qualités d’interprète.
Le bon côté des choses – c’est le but – c’est que ses affiches originales, sa présence massive sur les réseaux sociaux, son, passage à Quotidien ou ses slogans provocateurs (Make Classical Music Great Again) ont attiré vers lui un public plus habitué des pop stars que des pingouins. Tant mieux.
D’ailleurs, il le fait sans vergogne : « On ne peut pas traiter la musique classique aujourd’hui comme on la traitait il y a trente ans. À l’époque, il suffisait d’être un bon pianiste. Aujourd’hui, il faut toute une communication autour » (Vanity Fair) dit-il.
Pas faux. À condition d’être un bon pianiste.
« Ceci n’est pas un pianiste »
Donc, oublions un temps sa com’ pour répondre à la question du talent de l’artiste. D’abord en constatant que le gamin curieux de cinq ans, devenu un peu plus que trentenaire, a fait un joli parcours. Découvrant, au sens premier du terme, le piano dans l’appartement familial, il poursuit son exploration au Conservatoire de Boulogne avec Hortense Cartier-Bresson.
Plus tard, il oubliera de passer le concours d’entrée en école de commerce pour celui du Conservatoire National de Paris. Papa et maman ne disent pas non et Simon Ghraichy va suivre les cours de Michel Beroff avant de filer vers ceux de Tuija Hakkila à l’Académie Sibelius d’Helsinki. Vive Erasmus ! Les nuits sont longues en Finlande et il en profite pour s’attaquer à Philip Glass. Hors des sentiers battus, déjà.

Viendront ensuite une rafale de récompenses, une première à Carnegie Hall, ce qui n’est pas le plus difficile, il suffit de louer la salle mais ça fait toujours bien dans un CV, et des programmations multiples et diverses qui méritent le respect.
Et puis une belle signature : Simon Ghraichy enregistre chez Deutsche Grammophon. L’occasion pour lui de s’afficher dans le métro, les mains couvrant le visage, avec cet hommage à Magritte : « Ceci n’est pas un pianiste ». Rigolo, mais faux.
Simon Ghraichy est un sacré pianiste. Ses concerts font le plein partout dans le monde, de Paris à Baalbek (avec une danseuse soufi), de Bordeaux à Lille, de Russie à l’Amérique du Sud où le presque Mexicain est une star. Justifié ? Sans doute. La découverte du dandy ébouriffé correspond bien à ce qu’il dit de son instrument : « Il ne faut pas avoir peur du piano. C’est un instrument percussif que l’on doit maîtriser. Chercher le beau son à tout prix ? Non ! Le piano doit aussi rester sauvage, déchaîné, animal ! » (Télérama) L’enfant sauvage a grandi.
Et c’est vrai qu’il n’a peur de rien. Si les débuts d’Asturias, par exemple, laissent craindre un virtuose mécanique, il détrompe vite fait l’auditeur de mauvais esprit. La nuance du jeu est phénoménale, la douceur du toucher sidère. Oui, la « Rock star » est un sacré pianiste : « Son sens inné du rythme, sa palette variée, cette sonorité pleine et ces longues mains aux doigts déliés auront en effet rapidement raison des réticences de ceux qui s’arrêtent bêtement à l’apparence. » confirme Télérama.
Petite promenade en Espagne pour se mettre l’artiste « en oreille »…
Mais Simon Ghraichy continue à affirmer son originalité. S’il maîtrise Beethoven ou Liszt, s’il aime se balader vers l’Espagne, il fait aussi découvrir Gabriela Ortiz, compositrice mexicaine qu’il interprète avec l’orchestre symphonique de Bretagne, comme il reste fidèle à Philip Glass ou comme il n’a pas peur d’interpréter Michael Nyman, surtout connu pour ses musiques de films…

Coup de chapeau à La Pléiade et aux Moments Musicaux de Touraine d’avoir détourné vers La Riche un monsieur qui sera sans doute aussi époustouflant dans la modeste salle tourangelle que dans la galerie des glaces de Versailles ou dans les ruines de Baalbek.

