Au château de Tours
La lutte selon Letizia Battaglia

Dernière mise à jour le 13 janvier 2025

Un courage énorme et un talent immense. Letizia Barraglia a photographié sa Sicile natale dans ce qu’elle avait de plus terrible, la guerre menée par la Cosa Nostra, au risque d’en être victime. Mais elle a aussi su en capter la beauté, la douceur, autant que les larmes.

L’exposition que lui consacre le Château de Tours, avec le Jeu de Paume, rend un hommage magnifique à l’une des plus grandes photoreporters du XXe siècle. Jusqu’au 18 mai 2025.

À l’époque du selfie arrogant et de la vidéo intrusive, on oublie que la photo est plus qu’une représentation hasardeuse de l’instant. Construite, choisie, pensée, elle raconte autant qu’elle montre, informe et explique, comme le feraient une peinture ou un livre. L’image animée exige un long temps d’observation. La photo n’exige pas, elle invite. Au spectateur de s’y plonger, de la comprendre, de rejoindre le ou la photographe.

Si l’on se limite à l’actualité (la photographie a bien d’autres dimensions, comme l’ont démontré, au même endroit, et brillamment, les expositions sur Vivian Maier ou René-Jacques, entre autres), l’histoire contemporaine est riche de clichés, au sens premier du terme. Que l’on tente de s’en rappeler les grandes dates, et se sont surtout les photographies de reportage qui viennent à l’esprit, à l’exception de quelques films rares. Le drapeau américain sur Iwo Jima, la petite fille d’Hiroshima, le milicien espagnol de Robert Capa, la libération de Paris sont gravés dans les esprits comme dans les livres d’histoire.

Exposition Letizia Battaglia au Château de Tours. (photo DR)
Les meurtres de la Cosa Nostra dans l’objectif. (Photo DR)

Certes, plusieurs films ont une valeur historique incontestable. Mais il est étonnant de constater que l’on se remémore plus les clichés fixes que les images animées, aussi réussies ou révélatrices soient-elles. Un neuropsychologue (ou Deleuze) aurait peut-être une explication, mais ce n’est pas notre sujet.

La photographie exige une confiance complète dans le reporter, au même titre que l’écrit. La photo n’est pas un reflet, elle est une interprétation, une exaltation de la vérité. Le talent des plus grands, c’est de montrer, sous un angle et à l’instant précis qui permettront d’aller au-delà de la reproduction brute de la réalité. Un analyste (Joan Fontcuberta) a dit : « Le bon photographe est celui qui sait bien mentir la vérité. » Formule que nous considérerons comme positive, ce qui n’est pas forcément son but : le bon photographe doit aller au-delà de l’image pour en faire « un moment arraché à la continuité. » (Marie Fraser, universitaire québécoise)

En exposant le travail de Letizia Barraglia, le Château de Tours, dans le cadre de son association avec le Jeu de Paume, en apporte la confirmation éclatante, comme il le fit avec Gilles Caron, Robert Capa, justement, ou encore Koen Wessing. « Ces images ont une troisième dimension, celle de la lutte entre le bien et le mal : ce ne sont pas des clichés silencieux, ce sont des cris. » (Melissa Harris pour France-Culture)

La mort en face

Letizia Barraglia fut la première photojournaliste italienne. Mais elle fut aussi une militante et, peut-être surtout, une combattante. Face à elle : la mafia, ou plutôt la Cosa Nostra puisque son champ de bataille fut la Sicile.(1)

Née à Palerme en 1935, Letizia Barraglia a fuit une jeunesse douloureuse en quittant la Sicile. Elle ne pourra s’empêcher d’y revenir, après avoir découvert la photographie à Milan, par amour pour sa terre natale. Mais, à Palerme, qui veut aimer la ville doit combattre ceux qui la souillent, souvent de sang. Avec le journal l’Ora, elle luttera des années contre la mafia. «  Pour elle, c’était le cœur qui comptait, le courage de prendre la photo » dit Walter Guadagnini, directeur de Camera, Centre italien pour la photographie.

Exposition Letizia Battaglia au Château de Tours. (photo DR)
Après la fête à Palerme. Letizia Battaglia, passionnée de sa ville. (Photo DR)

Crinière rouge ou bleue, répartie cinglante, Letizia Barraglia photographie la ville, ses beautés, ses horreurs, ses victimes. Allant au-delà de la peur (« Bien sûr nous avions peur, nous vivions un moment dramatique… Je ressens cette violence sur ma peau, parce que notre travail nous rend témoins de tous ces abus, cette violence, cette corruption… Alors oui, j’ai peur. » – France-Culture), elle va jusqu’à exposer ses images au cœur de la ville de… Corleone !

Il faudra la mort des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, ses amis, pour qu’elle arrête de photographier la Cosa Nostra. Mais Letizia Barraglia ne cessera pas pour autant de combattre : élue, elle finira au parlement, où elle luttera toujours contre le crime qui mange l’Italie.

« La vie racontée »

Letizia Barraglia découvre les horreurs de la Cosa Nostra par hasard, après s’être arrêtée dans la rue à cause d’un attroupement. En s’approchant, elle voit que l’on vient d’assassiner le président de la région. Son frère le tient dans ses bras. Il sera plus tard président de la république italienne. Elle photographie.

Mais, si l’exposition du Château souligne le travail antimaffieux de Letizia Barraglia, elle n’oublie pas de suivre la photographe dans ses promenades, là où elle croise la joie et la misère, l’espoir et la douleur. Letizia Barraglia est aussi l’autrice de magnifiques portraits, anonymes ou célèbres, comme celui de Pasolini.

Exposition Letizia Battaglia au Château de Tours. (photo DR)
L’exposition du Château de Tours et du Jeu de Paume montre les divers aspects du travail de la photographe. Ici, Pasolini. (Photo DR)

Viscéralement attachée à Palerme, Letizia Barraglia est aussi allée en URSS, aux États-Unis, en Turquie, en Islande : « J’ai toujours cherché la vie », disait-elle, comme le rappelle le catalogue de l’exposition, qui ajoute cette formule : « La photographie devient, ou plutôt est la vie racontée : je me glisse dans une photographie qui est le monde, c’est-à-dire que je deviens le monde et que le monde devient moi.  »

Il est urgent de refaire ce tour du monde avec elle.

Au Château de Tours, 25, avenue André Malraux, jusqu’au 18 mai 2025 (ouvert du mardi au dimanche, de 14 heures à 18 heures).

(1) Pour ceux qui s’intéressent au sujet de la Cosa Nostra, on peut signaler une intéressante série télévisée – comme quoi la vidéo peut aussi avoir ses vertus – sur Arte, 1992/1993/1994. Un poil trop romancée mais assez réaliste néanmoins.

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