Le Misanthrope, avec Lambert Wilson
Qu’il est difficile d’être fidèle… à soi-même

Un vouant une fidélité respectueuse au texte de Molière, Peter Stein laisse la parole du maître à ses comédiens. Et le résultat est superbe avec un Lambert Wilson en atrabilaire amoureux déchiré. C’est Le Misanthrope, et ce sera le 9 avril 2020 à l’Espace Malraux.

Il y a quelque temps, Peter Stein mettait en scène un Tartuffe où flamboyait un Pierre Arditti dégoulinant de lubricité et d’hypocrisie suintante, face à Jacques Weber. Un travail à la mise en scène sage, où le respect du texte laissait entièrement la parole aux comédiens. C’est son style.

Tant mieux, car les troupes qu’il réunit sont toujours de haute volée. Tant pis, pour ceux qui voient dans son travail une « lecture muséale » de Molière (les Échos). C’est la méthode actuelle du metteur en scène allemand, tellement respectueux de l’auteur qu’il en oublie de réécrire la pièce. Peut-être est-ce préférable, tant de « relectures » des classiques ayant abouti à des contre-sens absurdes, que ce soit au théâtre ou à l’opéra.

Le Misanthrope (Photo Svend Andersen)
Le Misanthrope, avec Lambert Wilson (Alceste) et Pauline Cheviller (Célimène) (Photo Svend Andersen)

Avec Le Misanthrope, Peter Stein ne déroge pas. Le metteur en scène de quatre-vingts ans ne bouscule pas Poquelin. Le décor est simplissime (simpliste parfois, comme lorsque le désert où doit se retirer Alceste devient… des dunes de sable) et les costumes (superbes) d’époque.

Alceste et Cyrano

Reste donc le texte. Et c’est là que Molière, pour employer les formules convenues, reste éternellement moderne. Dans un monde contemporain d’hypocrisie généralisée (on pense évidemment à la politique) il ne manque que Twitter à la cour de Louis XIV pour entrer en république. Et notre misanthrope se reconnaîtrait sans doute dans quelques mouvements populaires actuels.

Donc, Alceste exècre l’hypocrisie, veut dire les choses comme elles sont et vomit les courtisans. Voilà qui rappelle furieusement un certain Cyrano, lui aussi quelque peu atrabilaire et allergique aux faux-semblants. À cette différence près, comme le rappelle Philippe Torreton : « Cyrano se tient en-dehors de la cour. Alceste dénonce la cour alors qu’il est en plein dedans. […] Il « crache dans la soupe alors qu’il y patauge, dans cette soupe… Cyrano, pas du tout. » (theatre-contemporain.net)

Las ! que l’on soit « en cour » ou pas, on croise de jolies précieuses, pas toujours ridicules, toujours intelligentes mais toujours engluées dans leur milieu. Cyrano découvrira (trop tard) la vraie Roxane. Alceste n’aura pas gain de cause avec Célimène. Si l’amour est partagé, son cadre ne l’est pas. Célimène refuse de quitter son milieu pour suivre son cœur. Celui d’Alceste ne s’en remettra pas. On ne peut refuser la cour et faire la cour sans risque, pourrait-on résumer platement.

L’amour vaincu

Le Misanthrope (Photo Svend Andersen)
Le Misanthrope, l’amoureux déçu face à la courtisane inflexible, avec Lambert Wilson (Alceste) et Pauline Cheviller (Célimène) (Photo Svend Andersen)

« Alceste est tellement absolu dans sa façon d’analyser l’humanité qu’il ne peut pas vivre avec elle parce qu’il la trouve médiocre. Cela ne fait pas de lui un homme supérieur, mais un personnage pathétique et parfois fou. » (Lambert Wilson). Fou, sans doute, comme tout révolté (et peut-être révolutionnaire, si l’on approfondit un peu le texte), mais seulement aux yeux des tenants d’une société soumise à des règles hypocrites. Pathétique, oui, comme tout amoureux déçu. Comment peut-on détester tout le monde et aimer une seule ? Alceste est déchiré et repartira vaincu, glorieusement fidèle à ses principes : « Je veux qu’on soit sincère, et qu’en homme d’honneur, on ne lâche aucun mot qui ne parte du cœur. »

Libérée par le metteur en scène, transcendée par le texte, la troupe qui donnera Le Misanthrope à l’Espace Malraux est à son meilleur. Lambert Wilson va de la rigueur enflammée à l’amour brûlant, Pauline Cheviller (Célimène) fait transparaître la femme libre sous le corset de la précieuse, et l’ensemble de la compagnie sait valoriser des « seconds rôles » qui n’en sont pas. Chez Molière, chaque personnage participe à l’équilibre de l’ensemble.

Le Misanthrope sera à l’Espace Malraux de Joué-lès-Tours en avril 2020. Et, puisque les locations sont déjà ouvertes à l’heure où nous écrivons, quelque chose nous dit qu’il est urgent de ne pas attendre…

Jeudi 9 avril 2020 à l’Espace Malraux de Joué-lès-Tours
Réserver en Touraine avec Entrée du Public et FNAC Spectacles ICI
…et pour réserver ailleurs en France, c’est LÀ