Jean Fourton au Château de Tours
Le peintre qui n’aimait pas les images

Vie kaléidoscopique, œuvre éclectique, matières disparates, humour universel, le travail de Jean Fourton, qui expose au Château de Tours jusqu’au 17 novembre 2019, est, à l’instar (ne dites pas l’image !) du personnage, pas vraiment simple à suivre.

Il est agaçant, Jean Fourton. Parce qu’il a une biographie aux allures d’Encyclopedia Universalis, c’est toujours elle qu’on accroche d’abord aux cimaises de sa renommée. Le peintre vient après. Donc, le monsieur est né en 1934, habite à Tours, qu’il a connue enfant (il est né au Puy-en-Velay), a récolté l’étiquette d’aventurier en embarquant sur un cargo qui l’a conduit aux États-Unis où il usera longtemps d’une pratique presque disparue, l’auto-stop. À son retour, il est journaliste, ce qui n’a qu’un lointain rapport, sinon si l’on évoque Albert Londres, plus orienté vers l’Est en ce qui le concerne.

Travail au noir

On peut être aventurier et se prendre la tête. C’est chez Lacan qu’il essaiera de la remettre dans le bon sens. Un Lacan qui sera son ami et son maître, le premier acheteur d’une de ses œuvres aussi. Jean Fourton sera donc psychanalyste et décrochera un diplôme de Psychopathologie et psychiatrie sociales, avec une thèse sur les Communications non verbales, sous la présidence de Roland Barthes. Bien sûr, il écrit beaucoup, notamment, lui qui exposera au Grand Orient de France, un livre sur Freud, franc-maçon.

Jean Fourton exposition Tours
Jean Fourton a bien connu Pierre Soulages. Un hommage ? (Photo EdP)

Et la peinture, dans tout ça ? Jean Fourton peint et rencontre Pierre Soulages… qui l’encourage à peindre. Les deux s’entendent bien et ça se comprend. Celui qui a tant travaillé le noir doit être ravi quand Fourton affirme que « Le noir et sa profusion de nuances érotiques, lyriques, éblouissantes de lumière parfois, en font une couleur. Mais [le] noir absolu n’existe pas. »

Une affirmation qu’il professe encore et qu’il a répétée lors du vernissage de son exposition au Château de Tours. Nous y voilà. Sur les murs vénérables, les « non-images » de Jean Fourton parcourent une bonne partie de sa carrière. « Non-images » parce que l’exposition s’intitule La peinture contre l’image. Référence à une thèse en sciences de l’éducation à l’université Paris-8, en 1975, intitulée L’Agressivité dans l’image ? Lui qui réclamait en 68, « du sublime et du beau pour tous ! » insiste (avec humour) sur la distinction : « Lorsque vous écrivez « attention à la peinture », on a tout de suite envie de toucher pour voir si c’est sec… ». Façon de dire que l’on s’associe au travail du peintre et que l’on reste étranger à l’image.

Le peigne et la pipe

Jean Fourton exposition Tours
Un tournesol volé à Van Gogh. (Photo EdP)

Confirmation : « Le sujet d’un tableau n’est pas le principal, puisque le tableau est le sujet. Ici le travail de matière est privilégié ». Matière, donc. Matières, en fait. S’il utilise parfois encore le goudron, Jean Fourton triture aussi des tissus, les ravaude, les colle. Il jette ses couleurs en se moquant bien des coulures (ou en les accueillant avec satisfaction). Il joue aussi de l’humour et la seule question à ne pas poser est : « Comment trouvez-vous vos titres ? ».

Demander ça à un monsieur qui appelle Le temps des cerises un tableau sur les bananes, qui qualifie de Peigne tombé dans l’herbe une abstraction ? « Ceci n’est pas un pipe » disait Magritte (qui rejoignait aussi Jean Fourton  avec La Trahison des images) de son tableau qui représentait une pipe. « Ceci n’est pas un peigne » répond Fourton à propos d’un tableau qui ne montre pas un peigne…

Ici, on retrouve un peu Soulages avec de grandes masses noires sur fond blanc. Là, on se torture les cervicales à lire les mots qui se disputent la toile, pour le grand plaisir de l’artiste. Là encore, on croirait un tournesol volé à Van Gogh et regardé avec la loupe d’un herboriste. Pas de choc, mais des secousses qui obligent à s’interroger sur ce que le peintre n’a pas voulu dire.

Jean Fourton exposition Tours
Océane Masson, au travail sur Les Licornes à la baignade. (Photo Office du Tourisme d’Aubusson)

Et puis, la salle des tapisseries. Et l’on comprend pourquoi Jean Fourton est de la lignée de ceux qui travaillent avec les maîtres d’Aubusson. Soudain, ses couleurs se mettent à vivre, prennent un relief nouveau. Le noir vibre. Il faut des mois (un mètre carré par mois, disent les tapissiers) pour produire une œuvre. Il faut des années en amont pour préparer une tapisserie avec l’artiste, faire teindre les laines (plusieurs centaines de nuances pour traduire un tableau), travailler sans savoir ce qu’il adviendra finalement. Magnifique.

Jean Fourton exposition Tours
Les Licornes à la baignade, tapisserie d’Aubusson d’après Jean Fourton.

Comme ces Licornes à la baignade, tapisserie courageusement commandée pour une piscine municipale. Soudain, Jean Fourton nous rappelle Chagall. Décidément, le peintre Fourton est aussi complexe que Fourton l’intellectuel.

Au Château de Tours, jusqu’au 17 novembre 2019, du mardi au dimanche, de 14 à 18 heures.