Autochromes au Château de Tours
Quand les photos avaient la patate

Dernière mise à jour le 21 juillet 2023

Les frères Lumière ont inventé le cinéma mais aussi l’autochrome. Des images qui tiennent autant de la photo que du pointillisme. Des images en couleurs, surtout, ce qui était une révolution. À voir au Château de Tours, avec le Jeu de Paume, du 1er décembre 2022 au 28 mai 2023, avec l’exposition 1,2,3… couleur !

Les frères Lumière ont inventé le cinéma, on le sait, et nous ne laisserons aucun Américain dire le contraire. Ils auraient pu inventer le cinéma en couleurs, mais, pas de bol, ils ont été coiffés au poteau par le Technicolor. La faute à la pomme de terre. Explications, en attendant d’aller voir l’expo 1,2,3… couleur ! au Château de Tours.

Si papa Lumière (Antoine) n’avait pas été malin et enthousiaste, ses fistons (Auguste et Louis) n’auraient sans doute jamais inventé le cinématographe. Papa, peintre devenu photographe, a fait faire des études d’ingénieurs à ses fils. Et c’est pour lui que Louis inventera une plaque de photographie instantanée qui fera la fortune de la famille en général et d’Antoine en particulier.

Les frères Lumière et l'autochrome au Château de Tours. (Photo CNC, droits réservés)
Les frères Lumière, inventeurs de l’autochrome, entre 186 autres choses…(Photo CNC, droits réservés)

Auguste et Louis travaillent en binôme et n’ont pas leurs cerveaux dans leurs poches. Ils déposeront près de deux cents brevets. Parmi eux, le tulle gras pour soigner les brûlures et un médicament contre la tuberculose ! Inattendu.

Et l’autochrome.

Une idée de pluche

Avec un peu plus de temps, les frangins lumineux auraient inventé la télévision et le vidéoprojecteur. Parce que c’est le même principe qui présidera à la naissance de l’autochrome. Pour être techniques, précisons qu’il s’agit de « synthèse additive ». Autrement dit, en mélangeant trois couleurs primaires, rouge-vert-bleu, on arrive à des images colorées.

Sur un téléviseur (les anciens, avec une grosse lampe et beaucoup de chaleur) ou un vidéoprojecteur, ce sont des lampes qui se chargent du mélange. Chez les frères Lumière, ce sont des pommes de terre (et une lampe, tout de même).

Une explication en vidéo ? C’est cadeau.

Les Lumière, ayant inventé les plaques photographiques de papa, trouvaient tout de même un peu tristounet de devoir se contenter du noir et blanc. En appliquant le principe de la fameuse « synthèse additive », ils savent qu’ils pourront recréer la couleur d’une scène, à condition de la démultiplier en petits points qui viendront la fixer sur la plaque de verre. Reste à trouver ce qui va reconnaître la couleur et la déposer. Va donc savoir pourquoi, ce sera la fécule de pomme de terre. Edison a bien utilisé un poil de barbe roux pour tester ses ampoules électriques…

Donc, on prend de la fécule, on la partage en trois petits tas que l’on colore chacun avec une couleur primaire, on mélange et on étale sur la plaque. Une couche de vernis la maintient sur la plaque. Une autre couche, de l’émulsion noir et blanc, complète le burger.

L'autochrome au Château de Tours. (Photo droits réservés)
Un exceptionnel regard vers le passé. (Photo DR)

Le développement se fait comme pour une plaque noir et blanc. Comment ça marche ? On n’a pas très bien compris. « Supposons que le sujet soit vert : l’émulsion ne subira l’action de la lumière que derrière les grains de fécule verts. Les grains orangés et violets arrêteront à peu près complétement la lumière. » Cela donne une image à cheval entre la photographie et la peinture pointilliste. Cette impression est intimement liée à sa composition hétérogène, facilement discernable dans le détail. » dit le mode d’emploi des frères Lumière, cité dans l’excellent article du CNC. C’est mieux que ce qui se faisait jusqu’alors, qui exigeait trois plaques. Et, en plus, c’est très beau.

Le monde en couleurs

C’est très beau et ça plait. Le brevet est déposé le 17 décembre 1903. Rapidement, les frères Lumière vont expédier des photographes dans le monde entier. Ils ne sont pas les seuls. Albert Kahn, riche et philanthrope, va emprunter les mêmes chemins. Montrer le monde doit rapprocher les peuples, pense-t-on. On est en 1909. On a encore cinq ans pour y croire.

Le procédé séduit tellement que des centaines de milliers de plaques sont développées. Un catalogue immense et somptueux qui est aussi un incroyable témoignage de la planète à l’époque. Et pourtant, cela n’a duré qu’une vingtaine d’années, avant qu’une autre technique remplace l’autochrome, la pellicule que l’on a connu… et qui a disparu aujourd’hui, ou presque.

Le Château de Tours, en association avec le Musée du Jeu de Paume, mais aussi la Collection AN et la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, présente un échantillon exceptionnel d’autochromes. Près de deux-cents œuvres, dont une quarantaine de plaques originales, qui permettent non seulement d’apprécier sa beauté (beauté que les plus grands photographes de l’époque, présents à Tours, ont su magnifier) autant que le passionnant regard tourné vers un passé authentique.

L'autochrome au Château de Tours. (Photo droits réservés)
L’instant ou l’œuvre n’est pas tout-à-fait une peinture mais plus tout-à-fait une photographie. (Photo DR)

Des plaques issues, précise le musée, « d’une part, [de] la collection AN réunie depuis 2006 par Soizic Audouard et Élizabeth Nora, qui par sa très grande qualité et sa diversité constitue une merveilleuse introduction à l’esthétique très singulière de l’autochrome. De l’autre, le fascinant fonds d’autochromes de la Première Guerre mondiale conservé à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie. » qui sont autant un voyage dans le passé (attention, nostalgie garantie !) qu’un regard vers des œuvres à l’expression aussi vive que celle d’une peinture.

Et le film couleurs, donc ? Auguste et Louis Lumière ont tenté le coup mais leur procédé était décidément trop complexe pour de l’image animée. C’est encore le CNC qui raconte : Les procédés des frères Lumière, le Filmcolor puis le Lumicolor, «  appliquent la technique autochrome à la pellicule, mais souffrent de défauts majeurs. Temps d’exposition très long, difficulté de capter le mouvement… Les problèmes techniques sont bien trop nombreux pour en faire un concurrent sérieux du Technicolor. » Les Américains, cette fois, vont gagner, bien aidés, c’est vrai, par une campagne de pub comme ils en ont le secret. Hitchcock adorait les couleurs du Technicolor, aussi belles que celles de l’autochrome. On ne va pas chipoter.

Mais on ne va pas louper l’expo du Château de Tours pour autant. Les autochromes, c’est beau comme du cinoche.

Au Château de Tours, du 2 décembre 2022 au 28 mai 2023.
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