Sardou et Croisille jouent Guitry
Mesdames, je vous aime,
moi non plus…

La voix de Guitry, l’humour de Guitry, le style de Guitry… N’écoutez pas, mesdames en est le concentré. Mais endosser le costume sur mesure du maître est un gros défi, relevé par Michel Sardou avec la complicité de Nicole Croisille.

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Sardou dans le costume de Guitry. Un pari difficile… et gagnant. (Photo Céline Neiszawer)

Le soir de la première, au début du programme, on pouvait lire : « En cas d’alerte, gagnez avec calme votre abri. » Non que les saillies (sans jeu de mots grivois) de Sacha Guitry soient percutantes au point de mettre en péril l’auditoire, mais parce que la première de N’écoutez pas, mesdames se donnait un certain 23 mai 1942 et qu’il n’était pas exclu que des visiteurs venus d’outre-Manche perturbent (perturbassent, pour tenter de copier l’auteur dont le français n’est jamais imparfait) le spectacle, comme cela s’était produit quelques semaines plus tôt.

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Le programme de la première. On n ‘est jamais trop prudent. (Photo Gallica)

Il n’en fut rien, les fils d’Albion et de Shakespeare étant sans doute respectueux de l’œuvre théâtrale en générale et de celle de Sacha Guitry en particulier (et plus intéressés par les usines Renault de Boulogne-Billancourt que par le Théâtre de la Madeleine).

Certes, ce pourrait être l’occasion d’évoquer les ennuis que l’auteur eut à la Libération, mais il suffira de rappeler qu’il refusa toujours d’aller jouer en Allemagne et qu’il ne connut que deux mois de détention, malgré un appel à la délation lancé dans les journaux. Et l’on apprendra plus tard que Guitry, durant toute la guerre, fit souvent jouer ses relations pour aider des prisonniers au sinistre destin, comme Tristan Bernard, par exemple.

Tendre offensive

Retour en mai 42. Guitry mène une nouvelle offensive contre les femmes. « Je suis contre les femmes, tout contre » affirmera-t-il un jour comme chacun sait. C’est dire qu’il faut être un auditeur (ou une auditrice, qui aura désobéi au titre) peu attentif ou d’absolue mauvaise foi pour croire que Sacha pensait tout ce qu’il disait de celles qu’il a tant (…et tant) aimées, notamment dans N’écoutez pas, mesdames. Ou, plus exactement, s’il le pensait, c’était sans méchanceté ni rancune, au point d’en épouser un certain nombre.

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Sacha Guitry, inimitable et si souvent imité. (Photo DR)

Le long monologue qui ouvre la pièce en est la démonstration parfaite. Guitry confirme d’entrée : il ne s’adresse qu’aux hommes qui adorent les femmes, pas aux autres, comme cet enregistrement le démontre. « Je m’adresse à ceux qui ne conçoivent pas la vie sans elles et ne peuvent pas s’en passer plus de deux heures par jour ». C’est dit.

Pourquoi tant de haine qui n’en est pas ? Parce que madame (Madeleine) a découché. Pour la deuxième fois. Et que monsieur (Daniel Bacheley, antiquaire) est convaincu qu’elle le trompe. Tout commence ici et l’imbroglio, un boulevard de bons mots, un bijou d’intelligence, une leçon de philosophie à la sortie du boudoir, n’est pas près de se terminer.

Pas question de révéler comment. Affirmons néanmoins que, si Guitry dit du mal des femmes, c’est pour mieux se flageller entre les lignes. Dans N’écoutez pas, mesdames il va beaucoup aimer et, donc, beaucoup souffrir. Comme dans la vie. Rappelons ce double bon mot (peut-être apocryphe, on ne prête qu’aux riches), Sacha Guitry disant à Yvonne Printemps « Sur votre tombe on gravera “enfin froide” ». Et la dame de répondre  : « Sur la vôtre, on écrira “enfin raide” ».

Mention spéciale pour Nicole

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Des rôles destinés à (bien) servir tous les comédiens. (Photo Céline Nieszawer)

Dans les jours qui suivirent le 23 mai 1942, Paris subit un bombardement de critiques dithyrambiques. Pas un journal qui ne soulignât « Le miracle Sacha Guitry » ou « Quelles moralités […] on pourrait tirer, entre deux éclats de rire, de la joie continue de N’écoutez pas, mesdames » Et de Guitry : « Ce qu’il fait n’est jamais sans intérêt et ne s’écoute jamais sans agrément ». C’est donc à l’une des meilleures pièces de l’auteur que l’on est convié, quelques décennies plus tard.

Cette fois, c’est Michel Sardou qui s’y colle, Sacha étant devenu définitivement raide depuis longtemps. Voilà qui pose questions. Sardou, même s’il a lâché la chanson pour le théâtre depuis pas mal de temps, a-t-il les épaules assez larges pour entrer dans un costume taillé sur mesure pour Sacha Guitry ? Pas gagné, d’autant que si Guitry avait cinquante-sept ans lors de la création (ce qui était déjà limite face à la jeune Hélène Perdrière), c’est soixante-treize que Sardou affiche au compteur. Mais il faut se rappeler que Michel Sardou est fils de Fernand et Jackie, laquelle a déjà joué la pièce. Et si l’on en croit la critique, il s’en sort fort bien.

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Sardou/Guitry, l’homme qui aimait les femmes, lui non plus. (Photo Céline Nieszawer)

« Michel Sardou […] l’incarne non sans ironie et charme » dit Télérama. Il « maîtrise parfaitement le rythme de ce texte ardu, marqué par un long monologue d’entrée en scène. Les mauvaises langues s’étonneront que l’ancien chanteur, qui oubliait si facilement ses paroles lors de ses tours de chant, ait aussi bien retenu son texte » persifle France-Inter.

Sardou n’est pas tout seul à visiter Guitry. Tous les rôles servent brillamment les acteurs, et inversement. Mention spéciale à Nicole Croisille qui hérite avec bonheur du rôle de Julie Bille-en-bois, un personnage qui, dès la création, fit l’unanimité. Ancienne maîtresse du héros et ex-danseuse du Moulin Rouge, elle doit vendre un portrait d’elle signé Lautrec, du temps de sa splendeur. Ce qui lui fera dire : « Tâche de bien te vendre, pour la dernière fois… »

Michel Sardou dans "N'écoutez pas, mesdames". à Tours
Guitry/Sardou, l’homme que les femmes aimaient, elles non plus… (Photo Céline Nieszawer)

Depuis sa (re)création au Théâtre de la Michodière – dans le style de l’époque – chacun s’accorde à saluer l’ensemble de la distribution. C’est donc une belle occasion, pour ceux qui ne connaîtraient pas Sacha Guitry, de découvrir que « Nul en France n’a plus d’esprit que lui ni plus d’imprévu dans l’esprit. Il en a de toutes les sortes, de l’acide et de l’amer, et du cynique et plus encore du joli, du gamin. Il en a du léger et du grave. Et de l’émouvant et du très humain. » (Le Petit Parisien… en 1942)

Comme on dit aux Chemins de fer : méfiez-vous, un Guitry peut en cacher un autre…

Le 24 octobre 2020 au Vinci, Centre des congrès de Tours, 20h30.

Distribution : Michel Sardou, Lisa Martino, Carole Richert, Éric Laugerias, Patrick Raynal, Laurent Spielvogel, Dorothée Deblaton, Nicole Croisille, Michel Dussarat.

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