Un barrage contre l’oubli
Quand Pivot apostrophait Duras

Sylvie Boivin-Léveillard, une Marguerite Duras sidérante. (Photo L’Intime Compagnie – Gedeo)

À la sortie de L’Amant, qui allait – enfin – lui valoir le Prix Goncourt, Marguerite Duras acceptait de rencontrer Bernard Pivot pour Apostrophes. L’Intime Compagnie fait renaître ce moment unique, et Pivot applaudit.

Le même mois, Jacques Weber et François Morel feront revivre le débat Chirac/Mitterrand de 1988. Une émission de télévision devenue pièce de théâtre, un texte débarrassé de ses oripeaux cathodiques pour devenir œuvre historique.

Le 24 janvier à Saint-Pierre-des-Corps et le 25 à Luynes,, c’est un autre monument de la télévision, une autre émission mythique que L’intime Compagnie (troupe tourangelle, mais cela n’a aucune importance, leur talent et leur reconnaissance sont nationaux) incarnera : le jour où Bernard Pivot consacrait une émission spéciale d’Apostrophes (1) à Marguerite Duras. Et ce fut sublime, forcément sublime.

Au cœur du jeu

Il fallait un sacré culot pour oser se glisser dans la peau et dans l’esprit de Duras. Il fallait ne pas craindre de tomber dans l’imitation, ne pas avoir peur de trahir, ne pas s’inquiéter devant un échange qui mêlait culture, intime, sentiments, aveux. Il fallait s’appeler Duras pour porter cet assemblage à une telle hauteur, il fallait être Pivot pour savoir l’y accompagner, avec intelligence, complicité, affection, même. Il fallait aimer ce texte à la folie pour le reprendre à son compte. Bravo.

Oui, un sacré culot pour marcher dans les mots de ces deux-là. Fidèle à l’original, L’Intime Compagnie a choisi une mise en scène intimiste  : l’émission de Pivot avait été réduite à un tête-à-tête de chaque côté d’une simple table.

La fameuse table de trouve au milieu du public, volontairement limité : « Nous avons voulu […] créer une proximité avec les spectateurs, les inviter au cœur même d’un jeu complètement vrai. Notre dispositif scénique permet cette présence intime et partagée qui restitue la vérité et l’intensité de l’échange, ce bonheur de parler ensemble.  »

Dieu e(s)t l’alcool

On pourra donc déguster cet échange étonnant où Marguerite Duras se livre totalement, parle de son alcoolisme alors qu’elle sort de désintoxication (mais dans le style Duras : « On boit parce que Dieu n’existe pas. Il est remplacé par l’alcool  »), revient sur ses amours avec L’Amant chinois, parle de son enfance (« On était comme des animaux nobles »), du vieillissement de son visage… Doucement, toujours. Pivot fait parler sans brusquer, admire sans flagorner. Une vraie psychanalyse avec une magnifique patiente qui revient de l’enfer.

Sur scène, Sylvie Boivin-Léveillard est une incroyable Duras. Non seulement parce qu’elle réussit à lui ressembler, mais parce qu’elle retrouve le ton de la voix, son rythme, et aussi les gestes, minimes, les regards, de l’écrivaine. De son côté, Claude Gallou est un Pivot fidèle au confident d’un soir : « Une fausse Duras, un faux Pivot et tout est d’une vérité éclatante » (Gilles Costaz- Le masque et la plume)

Saluée par Le Monde, appréciée au festival d’Avignon, la pièce a été adoubée par Bernard Pivot : « Dans cette Apostrophes avec Marguerite Duras, j’ai été ébloui de nous retrouver, elle et moi, tels que nous étions, dans l’affrontement et la connivence, dans la distance et la séduction. Chapeau, les comédiens ! Mais ce qui m’a le plus sidéré, c’est de ressentir de nouveau, avec intensité, et pas fugacement, le risque du direct, comme si l’une et l’autre nous jouions une partie majeure de nos vies publiques et littéraires. »

Il n’y aura que quelques dizaines de places le 24 janvier et le 25 pour les représentations. Les amants de Marguerite se doivent d’être pressés…

(1) Pour ceux qui n’étaient pas nés ou n’avaient pas encore le droit de regarder la télé, rappelons qu’Apostrophes était une émission de télévision consacrée à la littérature, diffusée de 1975 à 1990 sur ce qui s’appelait alors Antenne 2. Animée par Bernard Pivot, elle rassemblait des écrivains et a fait la démonstration que la culture peut avoir du succès à la télévision en « début de soirée ». Le numéro consacré à Marguerite Duras faisait partie de quelques émissions spéciales où un seul écrivain était invité.

Jeudi 24 janvier 2019 à la bibliothèque municipale de Saint-Pierre-des-Corps

Vendredi 25 janvier à Médiathèque de Luynes

Infos et réservations à Saint-Pierre-des-Corps
…et à Luynes.