Dernière mise à jour le 16 décembre 2025
Derniers avatars en date de l’homme au nez triomphant, Édouard Baer et une comédie musicale s’attaquent à Cyrano de Bergerac. Un défi qui exige, comme le sait Montfleury depuis 1897, courage ou inconscience, au risque de se faire « fesser les joues ».
Les spectateurs tourangeaux pourront décider s’il y a hommage ou trahison en voyant les deux spectacles, le jeudi 5 mars pour Édouard Baer (à l’Espace Malraux), et le vendredi 13 mars 2026 (au Vinci) pour la comédie musicale.
À eux de juger qui s’en tire… avec panache.
Depuis son apparition sur scène en 1897, Cyrano de Bergerac ne s’est pas contenté d’être la pièce la plus jouée en France et ailleurs mais a subi une foultitude d’adaptations, sur scène et sur écran (Guillaume Gallienne prépare même un Cyrano en dessin animé dont les personnages sont des animaux !), qu’il serait vain de décliner ici.
Qu’on se le dise, l’auteur de ces lignes voue un amour aussi admiratif que total aux vers d’Edmond Rostand et à son personnage. Ne cherchons pas ici la moindre objectivité. Quand on aime, on ne compte pas son enthousiasme.
Cela dit, cette passion n’est pas pour autant aveugle, ni sourde. Les innombrables déclinaisons de la pièce, les adaptations plus ou moins traîtresses, les extrapolations hasardeuses et les variantes grotesques ont glissé plus d’une fois des fourmis dans l’épée du héros et dans la plume de son modeste serviteur.

Pas toujours, heureusement. Lorsque Cyrano s’ébroue dans un hôpital psychiatrique (choix qui aurait mérité un minimum de justification) il est sauvé par un magnifique Philippe Torreton. Et quand Alexis Michalik fait coup double, sur scène et au cinéma, en passant dans la coulisse en 2019, on jubile. En revanche, comment croire au lourd Depardieu dans le film de Rappeneau, couvert d’honneurs comme son interprète, et pourtant, à nos yeux, loin de la finesse de l’original. Bref, après tout, c’est Cyrano qui déclare :
On pouvait dire… Oh ! Dieu !… bien des choses en somme…
En variant le ton, — par exemple, tenez :
Il ne nous reste donc plus qu’à décliner.
« Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme ! »
Pour en finir avec ce préambule long comme un jour sans Roxane, et pour se rapprocher de notre sujet, notons que Cyrano de Bergerac a aussi été mis en musique. Pas de Verdi au pupitre mais le dénommé Franco Alfano (1875-1954). Une musique dont Le Monde reconnaît que, sans être géniale, elle a de bien beaux moments : « L’acte final, l’aveu et la mort de Cyrano, est magnifique, ainsi que certains numéros comme la fameuse scène du balcon. »
Ouf ! Rater le dernier acte serait un crime. Ultime précision : c’est Roberto Alagna qui a porté le rôle et tout le monde s’accorde à trouver son interprétation exceptionnelle : « Le seul aujourd’hui à pouvoir incarner avec une telle rigueur de diction et un tel art des clairs-obscurs les beaux vers de Rostand. » . Dommage, on n’y était pas, mais c’est une idée à souffler au directeur de l’Opéra de Tours, non ?
Voilà qui nous amène indirectement à l’année qui vient puisque Cyrano de Bergerac fera deux apparitions en Touraine, dont une comédie musicale. Imaginer notre homme roucoulant quelque partition sirupeuse sur base d’alexandrins trafiqués a de quoi interroger, pour ne pas dire effrayer.
Nous n’avons pas vu le spectacle, donc il serait injuste de « l’essoriller et de le désentripailler » a priori. Dire que les extraits musicaux entendus nous ont fait vibrer serait un mensonge. Il semble que la même partition passe d’une comédie musicale actuelle à une autre, ce qui perdrait le plus averti des amateurs. Mais notre oreille est sûrement moins affûtée que l’espadon de Cyrano.
Donnons néanmoins, toujours a priori, un bon point aux auteurs, Philippe Hattemberg et Stéphane Brunello, des habitués du genre, pour avoir choisi de transposer leur Cyrano loin de l’Hôtel de Bourgogne et du siège d’Arras. Le spectacle est contemporain, les personnages aussi et l’on ne ferraille plus qu’à micros mouchetés puisque tout se passe dans le monde du showbiz, sur la scène du Vinci en la circonstance.
Pour mieux comprendre, recours au dossier de presse : « Cyrano est un auteur compositeur fier et intègre qui travaille dans l’ombre. Il est secrètement amoureux de Roxane mais il s’interdit de l’aimer, compte tenu des 30 années qui les séparent. » Ça, le vrai Cyrano s’en fout. C’est plutôt son nez qui le gêne… « Roxane, jeune femme belle et intelligente, rêve de devenir danseuse étoile. Cyrano est son confident. Elle tombera amoureuse de Christian.
Christian est un jeune chanteur, « bad-boy » séduisant, pour lequel Cyrano compose. Il se bat contre ses démons, l’alcool et la drogue. Il pensera trouver la rédemption dans l’amour de Roxane. De Guiche est le producteur de Christian, cynique et sans scrupules. Bien que marié, il est lui aussi amoureux de Roxane. » Rostand, version StarAc’, why not ?
Au petit jeu des correspondances, on comprend que Cyrano écrira des chansons en lieu et place de poèmes, que les campagnes militaires seront des tournées et que la scène finale (là, on tremble…) verra Cyrano mourir en chantant : « C’est lorsque, mourant dans ses bras, Cyrano acceptera de chanter à Roxane ce qu’elle pense être la dernière chanson de Christian, que celle-ci comprendra, trop tard, qu’il en était l’auteur. Tous ces mots, tout cet amour, depuis toujours c’était donc lui… lui qu’elle a toujours aimé. »
Un peu gnan-gnan tout ça, mais passons à autre chose.
« Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !… »
La deuxième adaptation de l’œuvre verra un Cyrano au nez – un peu – raccourci mais au verbe original. Le rôle sera courageusement tenu par un monsieur que l’on a su apprécier plusieurs fois sur la scène de l’Espace Malraux (c’est là qu’il amènera Cyrano, en compagnie d’une quinzaine d’autres comédiens), notamment avec Les élucubrations d’un homme soudain frappé par la grâce.
Édouard Baer n’a peur de rien et surtout pas d’endosser un costume que l’on pourrait croire trop grand pour lui. Pas fanfaron pour un sou, il a décidé de le retailler à sa mesure. Son Cyrano se la joue modeste, ou presque, n’exagérons rien.

Un Cyrano plus tendre ? Ça se défend, l’épée à la main. (Photo Matthieu Gerbaud)
« Pas fanfaron, moins Tartarin. Sous la direction d’Anne Kessler, même lorsqu’il se bat, notre Cyrano ne défouraille pas à tout vent son espadon. Son esprit et ses mots ne suffisent-ils pas à transpercer ses adversaires ? […] Anne Kessler a désiré monter un Cyrano de l’intime, un Cyrano qui ne la ramène pas et c’est ainsi que les trois grandes scènes – celle de la tirade du nez, celle des « non merci » et celle du balcon – n’occultent plus le reste de la pièce que nous redécouvrons grâce à cette subtile et raffinée mise en scène de la nouvelle sociétaire de la Comédie-Française. » (Le Figaro)
Voilà qui rassure et fait envie. Le spectacle bénéficie d’un décor un brin bricolé, assemblage de toiles et de bois qui sied à la nuance apportée au héros par Édouard Baer : « Il prend le contrepied et se glisse avec humilité dans la peau du Gascon amoureux, optant pour un registre tourné vers la retenue et la mélancolie dans une intrigue qui file à toute vitesse. Son Cyrano gagne en émotion ce qu’il perd en spectaculaire, en panache. »

C’est vrai que derrière sa faconde, le Gascon braillard est un mélancolique, un poète amoureux d’une étoile à défaut de monter dans la lune. C’est vrai qu’il vous tire les larmes qu’il refoule. C’est vrai qu’on aimerait être amoureux comme lui, quitte à en souffrir comme une bête.
Quand le Cyrano de Philippe Torreton se sortait de la mise en scène « psychiatrique » où Domique Pitoiset tentait de l’enfermer par la force du texte de Rostand (et du talent de l’interprète), on imagine que celui d’Édouard Baer lui conviendra mieux en le révélant plus qu’en le travestissant.
Certes il fallait oser défier Cyrano. Chapeau bas, monsieur Baer. Vous avez voulu créer votre Cyrano sans le trahir, c’est beau comme du Rostand :
Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès !
Non ! non, c’est bien plus beau lorsque c’est inutile !
Sans doute, mais il est à parier que le public prendra allègrement le contrepied de cette tirade, n’en déplaise à Cyrano…
Cyrano de Bergerac – La comédie musicale : au Centre de congrès Vinci de Tours, le vendredi 13 mars 2026 à 20 heures.
Pour réserver ailleurs, c’est LÀ (1)
Cyrano de Bergerac avec Édouard Baer : à l’Espace Malraux de Joué-lès-Tours, le mardi 5 mars 2026 à 20h30.
Réserver à Joué-lès-Tours ICI (1)
Pour réserver ailleurs, c’est LÀ (1)

